mercredi 30 mars 2011

Marine Le Pen parle aux israéliens


« Un dénominateur commun se dégage (…) sauf dans le cas français : le soutien à Israël » écrivait Dominique Vidal, dans un article où il cherchait à classer les extrêmes droites européennes au sein de « familles ». Ainsi rappelait-il qu’en décembre 2010, une trentaine de dirigeants d’extrême droite européens se réclamant de la European Freedom Alliance (EFA) s’étaient rendus en Israël. Parmi eux, le néerlandais Geert Wilders, le belge Philip Dewinter, du parti flamand Vlaams Belang, ou encore Heinz-Christian Strache, le successeur autrichien de Jorg Haider. Pour Dominique Vidal, la droite radicale française faisait alors figure d’exception : aucun représentant de Front national ne participait au voyage.

La volonté de se rapprocher d'Israël n'en demeure pas moins présente au FN. Si le parti a récemment nié préparer tout voyage à Tel Aviv, Marine Len Pen n'en était pas moins l'invitée d'une radio israélienne, 90FM, ce mercredi. Après qu'à Paris la radio communautaire juive « Radio J » a dû annuler sous la pression une interview de la patronne du FN, cette dernière a pu s'exprimer hier soir pendant une heure dans une émission en français traduite en hébreu. Elle en a profité pour qualifier l'antisémitisme "d'idéologie nauséabonde", et pour prendre ses distances avec une personnalité frontiste comme Christian Bouchet, nationaliste révolutionnaire violemment "antisioniste" et admirateur de Mahmoud Ahmadinejad.

S'il peut d'abord surprendre, ce rapprochement avec le public israélien entre dans la droite ligne de la stratégie de  respectabilisation  entreprise par Le Pen fille. Son lieutenant Louis Aliot ne considère-t-il pas l’antisémitisme comme le principal « verrou de la diabolisation » ? C’est sans doute en partie pour faire sauter ce verrou que Marine Le Pen affirmait récemment que « les camps ont été le summum de la barbarie ». Mais peut-être cela était-il aussi le premier jalon d’une volonté sincère de tourner le dos au passé antisémite et négationniste du Front national. S’il ne fait pas de doute que le FN est traversé de « différentes tendances », comme certains aiment à le rappeler, photos de nazillons décérébrés à l’appui, Marine Le Pen n’est pas son père, et la judéophobie ne s’hérite pas. Alors que la fille se montre décidée à tourner le dos aux obsessions de son géniteur pour la seconde guerre mondiale, mais aussi pour la guerre d’Algérie, il apparaît que sous son impulsion, le FN a entrepris de troquer ses oripeaux post-fascistes et racialistes, pour un différentialisme à caractère essentiellement culturel et religieux, teinté d’occidentalisme. A ce titre, sans doute l’héritière Le Pen partage-t-elle cette ambition que Jean-Yves Camus prêtait à la délégation de l’EFA en décembre dernier : « ils partagent une croyance : à tout prendre, Israël mérite d'être soutenu parce qu'il est un rempart de l'Occident ». Désir de faire oublier le passé antisémite du Front national mais également de se poser en égérie de la défense des démocraties occidentales dans l’optique d’un supposé « Choc des civilisations », tel est sans doute le double enjeu de l'attrait mariniste pour l'Etat hébreu.
Il n’en reste pas moins que si l’on accorde quelque crédit à la très huntigtonienne théorie du choc civilisationnel, on suppose implicitement qu’il faut rechercher des « alliés objectifs », pour combattre un seul et même ennemi. Or, dans le cas du Front national comme dans celui l’ensemble des extrême droites européennes new look, il ne fait aucun doute que cet ennemi est l’Islam. Probablement Marine Le Pen, qui se pique de défendre les acquis de la modernité contre l’obscurantisme musulman, ne renierait-elle pas ce passage de la « Déclaration de Jérusalem » rédigée par l’Américan Freedom Alliance (le pendant américain de l’EFA) dénonçant une « nouvelle menace globale de type totalitaire : l’islamisme ».
Peut être enfin la patronne frontiste, bien loin de chercher à séduire un public israélien fort lointain, cherche-t-elle à s’attirer avant tout les bonnes grâces d’un électorat français d’origine juive, en accréditant paradoxalement les thèses manichéennes de l’humaniste sirupeux Daniel Lindenberg, selon lequel « the jews turn right ». Si tel était le cas, il serait en effet tentant pour la frontiste de chercher à mobiliser une « communauté juive », volontiers essentialisée, et supposée droitisée, contre une autre « communauté », la musulmane, sur fond d’instrumentalisation en filigrane du conflit israélo-palestinien.
Supposer qu’il existe dans notre pays des communautés rivales et irréconciliables, parier sur l’opportunité de les dresser les unes contre les autres…et si Marine Le Pen, derrière son discours en apparence républicain, n’était finalement que « la première communautariste de France » ?

vendredi 25 mars 2011

L'extrême droite n'existe plus ? Si ! Proposons mieux.





Le Front National a réalisé un score de 19,18%, là où il présentait des candidats au premier tour des élections cantonales. Ce score, plus qu’honorable semble accréditer l’idée qu’une « vague bleue Marine » est bel et bien en train de déferler sur le pays. Quant au parti de l’héritière le Pen, qu’il soit désormais le premier de France selon une récente paire de sondages parue dans Le Parisien, ou simplement le troisième, il semble en tout cas durablement inscrit dans le paysage politique français. Sa banalisation, fruit du travail de dédiabolisation mené par Marine le Pen, paraît en voie d’être acquise. Quant à la tradition du « front républicain » et autre « cordon sanitaire », les déclarations post-scrutin des caciques de la droite lui ont mis du plomb dans l’aile.

Il est possible que nous assistions aujourd’hui à  un phénomène d’accoutumance au Front national. La classification de ce parti à l’extrême droite est de plus en plus souvent disqualifiée. Pour certains observateurs en effet, Marine le Pen ne fait que réhabiliter le « discours gaulliste traditionnel » abandonné par la droite mainstream. Pour d’autres, le FN est résolument « passé à gauche », avec un discours anti-élites, anti-mondialisation, anti-Euro, que ne renierait pas la gauche radicale. Sans être dupe de la supercherie, Laurent Bouvet observe : « l’évolution qu’elle (Marine le Pen) poursuit, c’est celle qu’elle a elle-même entreprise il y a quelques années en faisant bouger le discours économique et social de son parti vers…la gauche ! ». Pour d’autres enfin, c’est la notion d’extrême droite elle-même qui est périmée. Daoud Boughezala considère par exemple que « l’extrême droite n’existe pas ». Inventé par les thuriféraires du buonisme, elle demeure pour lui « un objet politique non identifié voué aux gémonies éternelles (qui) répond à un besoin moral. Celui de se draper dans sa vertu antifasciste plutôt que de se frotter au réel ». Et de lister les lignes de fractures qui, traversant la droite radicale, induiraient selon lui qu’elle ne soit qu'un mirage.

Mais, des lignes de fractures, il y en a aussi à droite. Et à gauche. Les tensions tous azimuts qui parcourent la putative « gauche unie » comme elle traversèrent jadis « l’union de la gauche » doivent-elle nous amener à conclure que la gauche n’existe pas ? Ou simplement qu’il existe une « gauche plurielle » ? Et pourquoi pas, dans ce cas, une extrême droite plurielle ? Et puisqu’il exista une « deuxième gauche », pourquoi ne pas admettre que nous sommes aujourd’hui face à une « deuxième extrême droite » ?

C’est ce qui semble en effet se produire avec l’émergence d’une droite radicale ayant rompu avec les oripeaux du post-fascisme. En Italie, Berlusconi fut à un moment trait d’union entre ses alliés néofasciste du MSI et ceux, séparatistes et xénophobes de la Ligue du Nord, jusqu’à ce que les premiers ne se dissolvent dans la  respectabilité, sous l’impulsion de Gianfranco Fini. En France, au sein même du Front national cohabitent désormais les tenants ombrageux d’une extrême droite traditionnelle et austère à la Gollnish et ceux d’une droite radicale jeune, moderne et dynamique, qui s’autodésignent plus volontiers comme « marinistes » que comme militants frontistes.

Cette extrême droite festive et sexy dispose désormais de figures de prou dans toute l’Europe. On pense par exemple à Oskar Freysinger, le séduisant chevelu au look de guitariste folk de l’UDC Suisse. Mais comment ne pas évoquer également le néerlandais Geert Wilders, semblant tout droit sorti d’un spot publicitaire pour le Coca zéro ou la « fraîcheur de vivre », incarnation par excellence de ce que Gaël Brustier et jean-Philippe Huelin  ont appelé « l’hédonisme sécuritaire ». En France, tonique et décontractée, Marine Le Pen arbore un côté pin-up, qui émoustille volontiers les plumitifs vulgaires de la « gauche réenchantée ».

Outre sa plastique fashion, cette dextre new look revendique désormais sans complexe les acquis de la modernité en matière de moeurs, bien loin de la défense des valeurs familiales  d’une part, ou du culte des « hommes forts » d’autre part. Si Pim Fortuyn avant lui revendiquait son homosexualité, Wilders défend la cause des homosexuels. Marine Le Pen, affiche un féminisme assumé, et refuse désormais toute mise en cause de la loi Weil autorisant l’avortement. C’est d’ailleurs l’hyper-conservatisme sociétal et le caractère liberticide supposés intrinsèques à l’Islam que cette dernière prétend pourfendre en se faisait héraut d’une laïcité unilatérale, qui, essentiellement applicable aux musulmans, semble n’être que le cache-sexe d’un occidentalisme militant.

Au-delà de leurs points communs, ces jeunes extrêmes droites présentent toutefois bien des différences, évidemment liées aux spécificités des Etats dans lesquelles elles évoluent, et à l’histoire propre des différentes formations politiques dont elles sont issues. Celles-ci peuvent être d’authentiques créations ex-nihilo, comme le PVV de Wilders, ou de très vieux partis d’extrême droite en plein renouveau. Leurs propositions sont par ailleurs fort variées, notamment sur le plan économique, et vont de l’appropriation des valeurs de la gauche à l’ultralibéralisme habituel au sein de cette famille politique. Faut-il pour autant bannir la notion d’extrême droite, et lui préférer à l’instar de Jean-Yves Camus, celle de droite « radicale, xénophobe, et populiste » ou de « mouvance hybride » ? Peut-être. Mais s’il est vrai que « nommer, c’est déjà ordonner », le simple fait de chercher une terminologie qui permette de regrouper ces droites sans les réduire témoigne d’un souci de les « classer » dans une seule et même catégorie qui soit appréhendable en tant que telle.

Quelles sont donc les grandes constantes qui, traversant l’extrême droite « plurielle », conduisent à différer l’abandon du concept d’extrême droite en dépit de son apparente caducité ? Gageons qu’il en existe au moins trois.

La première caractéristique semble être la capacité à mêler une doxa « antisystème » à une défense méticuleuse d’un certain ordre établi, ou comme le disent Brustier et Huelin, l’aptitude à articuler contestation et conservation. En France, le Front national amorce une mue propre à le faire apparaître comme le parti insoumis par excellence, passablement aidé par la complicité coupable de la droite de gouvernement de la gauche d’accompagnement, dont l’alliance objective et contre-nature est désignée par Marine Le Pen par le sigle « UMPS ». Ainsi, alors que le FN de Le Pen père se caractérisait plutôt par un libéralisme cru et par l’hostilité au « fiscalisme », la fille opte plus volontiers pour une dénonciation de la mondialisation, de l’Europe dérégulée, du marché. Car, s’il pouvait être iconoclaste dans les années 1980, de vilipender l’Etat providence, il est bien plus audacieux, aujourd’hui que l’idéologie libérale est effectivement devenue dominante, de le défendre. Cependant que le débat public s’est globalement droitisé, le FN demeure une formation contestataire en faisant sienne des thématiques « de gauche », alors qu'il le fut jadis en développant un programme économique « de droite ».

La seconde tendance lourde est la focalisation sur les problématiques d’identité, et la capacité à se poser comme rempart non seulement contre les invasions barbares façon Camp des saints, mais également contre « l’américanisation du monde » ou contre « l’uniformisation européaniste ». Cette antienne identitaire semble structurelle, en dépit d’une adaptation très nette du discours, passé d’un racialisme éculé à un rejet de l’étranger d’ordre plus culturel et religieux. L’islamophobie en effet, semble la chose la mieux partagée au sein des droites radicales européennes, accentuant d’ailleurs le caractère antisystème des partis qui s’en réclament. Contre la bien-pensance et le politiquement correct, ils s’ingénient à apparaître comme les seuls à oser aborder sans tabou les problématiques de l’immigration et de « l’identité nationale ».

La troisième tendance est l’aptitude à manier en tous sens la thématique du bouc émissaire, y compris pour s’auto-désigner comme tel. Que n’a-t-on vu Marine le Pen récriminer contre l’ostracisme que lui feraient prétendument subir les médias, alors même qu’elle couvre régulièrement les « Unes » ! Que ne l’a-t-on entendu vitupérer contre « l’acharnement » dont elle serait victime ! Mais le bouc émissaire, c’est avant tout la solution hyper simple à des problèmes réellement compliqués. Désigner un bouc émissaire sur lequel iront se focaliser toutes les peurs, tel est le subterfuge favori des droites extrêmes, que ce bouc émissaire soit constitué des « élites », ou bien évidement des « immigrés » et autres « étrangers ».

Dimanche se tiendra le second tour des élections cantonales. Le Front national, qui a fait un bon score au premier tour, dispose probablement d’une réserve de voix parmi les abstentionnistes. Peut-être est-il temps, entre deux considérations sur l’opportunité ou non d’un front républicain et quelques « no pasaràn » surexcités, de s’interroger sur les véritables raisons qui font que son discours, pourtant si caractéristique, s’impose avec une telle aisance. Il ne suffit pas de dresser des listes de crypto-lepénistes d’une part, et de traiter les électeurs de « gros cons » d’autre part. Arrêtons les anathèmes et chiche, proposons mieux !



mercredi 23 mars 2011

Libye : Sarkozy gourmande ses amazones



« Libye, M. Sarkozy ironise sur le silence de Mmes Dati et Yade », nous informait Le Monde de mercredi 23 mars, dans un encart si petit qu’il fut passé inaperçu s’il n’eut été rédigé en gras. Il faut dire que le journal de l'intelligentsia postprandiale a fait les choses de manière singulière. Ce texticule anodin ne figure pas dans la rubrique « international » au rayon « Libye ». Il est coincé dans la page dédiée à l’entre-deux tours des élections cantonales, quelque part entre « Fillon et le Front national » et « la gauche et le Front national ». « Aucun lien » aurait dit Serge Karamazov, héros de la Cité de la Peur, film impérissable au titre prémonitoire.

Aucun lien ? Voyons cela. Selon l’articulet, le président de la République aurait moqué deux de ses anciennes ministres pour leur silence quant à l’affaire libyenne. Première victime, Rama Yade, qualifiée ironiquement de « professionnelle des droits de l’Homme ». Il est vrai que les heureux détenteurs de cette spécialité rare, Nicolas Sarkozy préfère se les adjoindre, quitte à leur attribuer un rôle de quasi-ministre alors même qu’ils ne sont que quasi-philosophes. N’est-ce pas « le meilleur droit-de-l’hommiste d’entre nous », Bernard Henri-Lévy, qui assista l’Elysée dans le processus décisionnel qui aboutit samedi à une entrée de guerre en Libye ? Quant à la légitimité de Rama Yade en matière de droits humains, c’est avant tout à M. Sarkozy qu’elle la doit. N’est ce pas lui qui créa, au sein du Quai d’Orsay, cette inutile verrue que fut le Secrétariat d’Etat aux droits de l’Homme dont la seule vertu fut de permettre au chef de l’Etat de faire d’une pierre trois coups en casant dans un gouvernement ouvert à tous les vents une femme, jeune et « issue de la diversité » ?

Toujours selon l’entrefilet, le président de la République aurait également critiqué Rachida Dati, dont il s’étonne du silence alors que « la France intervient pour défendre les populations arabes ». Aussi loin que nous puissions remonter, il est difficile de se rappeler ce qui, dans le parcours politique de Rachida Dati, ferait d’elle une « professionnelle de la défense des populations arabes ». La députée européenne aurait-elle, entre autres incongruités jadis détectées dans son curriculum vitae, quelques compétences cachées en matière de géostratégie ? De relations internationales ? Serait-elle sans que nous le sachions une arabisante de génie apte à reprendre très bientôt le relais d’un Gilles Kepel ? Non. Ce que semble lui reprocher Sarkozy, c’est de se taire « en tant qu’Arabe ». Quand on est « d’origine nord-africaine », on se doit d’avoir une opinion d’Arabe, sur des affaires d’Arabes. Pourquoi ? Comment ? Une affaire de gènes, sans doute. 

Crypto-communautariste, Nicolas Sarkozy ? De prime abord, c’est que semblent suggérer les quelques lignes innocemment rédigées dans un coin de la « page dédiée Front National ». Décidemment, Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin ont vu juste : pratique inconsciente de l’assignation à résidence identitaire, intégration dans le débat public d’un essentialisme de zinc, l’air de rien, le débat se droitise.

Si elle ne se situe certainement pas là où la presse de gauche buoniste nous a indiqué qu’il fallait la chercher, la « décontamination » fait son œuvre…



vendredi 18 mars 2011

Libye : quand la diplomatie française se rachète

Ca y est, c’est fait. Le Conseil de Sécurité de l’ONU a autorisé le recours à la force en Libye. D’aucuns le réclament depuis des jours, et, alors que les troupes fidèles à Mouammar Al-Kadhafi se trouvent aux portes de Benghazi, d’autres ne manqueront pas de protester qu’il est peut-être déjà trop tard.
C’est oublier bien vite combien il était incertain d’obtenir l’aval de la Russie et de la Chine, qui, d’ailleurs n’ont pas voté la résolution 1973. Ces deux Etats se sont abstenus, ce qui constitue déjà une évolution spectaculaire pour des pays qui, redoutant eux même d’être un jour les victimes de sanctions internationales, brandissent volontiers leur droit de veto au Conseil de sécurité. Pour Hubert Védrine, il s’agit là s’une victoire considérable de la diplomatie britannique, mais surtout française. Interrogé sur France culture ce matin, celui-ci affirmait « ce qui est absolument remarquable, c’est d’avoir transformé les probables veto russe et chinois en abstention ». Et l’ancien ministre des Affaires étrangères socialiste de louer sans ambages l’action de premier plan de la France dans cette affaire, et le « succès personnel d’Alain Juppé ».
Encore de l’ingérence, encore un pays musulman pris pour cible du bougisme et l’interventionnisme atavique de la « communauté  internationale », encore un bourbier arabe ! Voilà ce s’exclameront ceux qui, échaudés par le double gabegie irakienne de 1991 et de 2003 et par l’impasse stratégique afghane, voient désormais l’ombre de l’impérialisme occidental et du néoconservatisme planer sur chaque évènement de la vie internationale. Une brève analyse de la résolution onusienne adoptée cette nuit autorise toutefois à plus d’optimisme.
La résolution 1973 se place d’emblée, il est vrai, sous chapitre VII de la Charte des Nations Unies, dont les dispositions sont dérogatoires au droit international commun proscrivant l’usage de la force entre Etats. En principe, il est fait usage du chapitre VII pour s’opposer à toute « menace contre la paix, rupture de la paix et actes d’agression ». Son utilisation signe l’amorce d’un conflit armé, de même que cette mention, a priori anodine, mais bien connue des juristes : l’ONU autorise ses membres à « prendre toutes les mesures nécessaires » pour protéger les populations civiles. Derrière cette formulation sibylline se cache une réalité qui n’échappe pas au regard exercé de Jean-Dominique Merchet : l’autorisation d’entrer en guerre.
Toutefois, un certain nombre d’habiles précautions ont été prises quant aux moyens de mener ce conflit. Le principal outil mis en place est la fameuse « no fly zone », évoquée de longue date. En effet, les Nations Unies « décident d'interdire tous vols dans l'espace aérien » libyen, à l’exception des « vols dont le seul objectif est d'ordre humanitaire » et autorisent les Etats signataires « à prendre au besoin toutes mesures nécessaires pour faire respecter l'interdiction de vol ». On a beaucoup glosé sur le caractère ambitieux d’une telle zone d’exclusion aérienne, qui nécessite la mise en place de moyens importants : déploiement de nombreux avions de chasse, mais aussi de moyens de détection, tels des radars, ou des avions de surveillance, qui seraient sur le qui-vive de jour comme de nuit…Bref, ces contraintes, jugées trop lourdes, entraînaient l’abandon de l’idée de « no fly zone » en fin de semaine dernière. A cet égard, on peut considérer que la résolution votée par la Ligue arabe samedi dernier été décisive dans le revirement opéré cette nuit à l’ONU. En effet, la 1973 se réfère très clairement à « la décision du Conseil de la Ligue des États arabes, en date du 12 mars 2011, de demander l'imposition d'une zone d'exclusion aérienne contre l'armée de l'air libyenne ».
C’est bien cela, la grande nouveauté en même temps que la grande victoire, au moins symbolique, remportée dès à présent par la communauté internationale : pas d’ingérence à la hussarde cette fois-ci, pas de messianisme occidental, pas de volonté d’offrir de force la démocratie à un peuple qui n’en veut pas. Outre qu’elle a reçu l’onction de la légalité internationale, l’intervention aérienne imminente est également parée d’une authentique légitimité : celle que lui vaut la demande explicite du Conseil national de transition (CNT) libyen, mais surtout celle de la Ligue arabe. Enfin, un pays arabe au moins, le Qatar, participera à l’opération, et l'on ne peut que souhaiter vivement l'aide prochaine et les conseils d'autres Etats de la région.
Enfin, pas de « bourbier », espérons-le, à redouter cette fois. A condition bien sûr que la résolution de l'ONU soit appliquée à la lettre. Car si des frappes aériennes sont prévues, la 1973 exclut toute idée de mise en place de troupes au sol dans en Lybie et le fait dans des termes singuliers, bannissant le « déploiement d'une force d'occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n'importe quelle partie du territoire libyen ». Doit on comprendre qu’il existe à l’heure actuelle, sur d’autres théâtres, des « forces d’occupation », à la légitimité contestable ?
S’il n’y a pas de belles guerres, il y existe de « sales guerres ». La France témoigne parfois d’une aptitude hors du commun à les détecter et à s’en garder, comme elle le fit pour l’Irak en 2003. Cette fois, parce que le contexte est totalement différent, la diplomatie française vient de faire courageusement le choix inverse, et nos avions iront en Libye, non pas au nom du "droit d'ingérence", mais en vertu du "devoir de protéger". N’en déplaise aux pessimistes invétérés, aux déclinistes de tout poil et aux thuriféraires de « la modestie qui sied à une puissance moyenne », il reste encore, dans l’ADN de ce pays, quelque chose de ce que fut sa grandeur gaullienne.



samedi 12 mars 2011

Journée de la Femme : Dies Irae




Mercredi 8 mars, c’était la journée de la femme, la « meuf Pride », la mascarade du mascara, ce « jour dédié » qui scelle l’entrée dans le printemps comme « la marche des fiertés » du mois de juin scellera l’avènement d’un été qui promet d’être chaud, avec son inévitable « fête de la musique » et son inénarrable « Paris plage ».  

Je ne m’en suis pas aperçue immédiatement, submergée que j’étais par le déferlement des images en provenance de Libye, et par le vent de panique ayant saisi notre classe politique suite à la parution des sondages Harris 1.0 et 2.0. Bref, tout ce larsen sur les ondes a bien failli me détourner de l’évènement majeur de la semaine : mardi dernier, c’était MA journée.

Heureusement qu’en cette occasion, on peut compter sur ses collègues de travail masculins. Depuis que j’ai fait mon entrée sur ce qu’il est convenu d’appeler le « marché du travail », il ne se passe en effet pas une année sans que la gent masculine peuplant mon milieu professionnel ne me souhaite « bonne fête » pour la « journée de la Femme ». Ils sont tellement prompts à s’exécuter dès huit heures du matin, que j’en soupçonne certains de s’être procurés des calendriers de l’Avent dédiés, qu’ils utilisent afin ne pas commettre cet impair impardonnable qui consisterait à omettre de se réjouir bruyamment et sur commande à l’occasion de la « fête des couettes ».

Mardi 8 mars, les hommes qui m’entourent se sont donc empressés de me rappeler à mon devoir de m’habiller sexy au bureau, d’user de mes charmes pour réussir, et de pleurer un peu quand il m’arrive d’échouer, non sans ajouter, là encore comme chaque année « vivement demain, que l’on reparte sur le cycle normal des 364 journées de l’Homme ». Je respire : le comique de répétition est lui aussi, comme tous les ans, de la partie.

Ce qu’ignorent ces collègues masculins, rencontrés sur le « marché du travail » et appartenant pour la plupart à des « CSP + » c’est que la journée de la Femme est pour moi un jour de colère. Il se trouve que je suis blanche, d’âge moyen, globalement « de souche », voire « gauloise », non-musulmane et non-juive. A ce titre je croyais avoir échappé à tous les motifs putatifs d’assignation à résidence identitaire et de discrimination positive. Hélas, la « journée de la Femme » est là pour le rappeler chaque année : la moitié de l’Humanité est une « minorité visible ». Et même si l’on s’est toujours efforcée de se distinguer avant tout par l’effort, par le travail et par l’esprit, le 8 mars, quoi que nous ayons pu FAIRE, nous SOMMES avant  tout des femmes. Plus de place pour la maxime nietzschéenne « deviens ce que tu es, fais ce que toi seul peut faire ». Le 8 mars, c’est plutôt « fais ce que tu veux, de toute façon, tu demeureras ce que tu fus », ou comme le disait Bergson « tout est donné, et tout est déterminé ». Ainsi, l’espace d’une « journée dédiée », la femme n’est plus un être en devenir, elle est une entité figée dans une féminité originelle qu’il demeure impossible de passer sous silence.

Il y a aussi ces choses qu’on entend et lit, à l’occasion de la « journée de la Femme », et qui nous font rougir de honte. Laurence Parisot, que l’on ne saurait pourtant soupçonner d’être arrivée à la tête du MEDEF en minaudant,  a ainsi proposé la création d’un ministère du Droit de la Femme. Quelle riche idée ! A sa tête, on pourrait nommer Rama Yade, que son expérience passée dans le domaine de spécialité « Droits de l’Homme » doit rentre particulièrement apte à occuper le poste. Il conviendra toutefois de s’interroger sur l’opportunité que la « Ministre du Droit » soit Femme ET Noire. N’y a-t-il pas là une conjonction de facteurs minoritaires qui, si on les pondère, risque de fausser les statistiques de la représentativité des minorités au sommet de l’Etat ?

Madame Parisot, hélas, n’est pas allée assez loin. Il est regrettable en effet qu’elle ait omis de proposer que l’on créée un Musée de la Femme. Le dimanche, les familles pourraient s’y rendre et s’y balader dans une enfilade de salles dédiées respectivement à « la grossesse : de la joie et des larmes », au «  loisir féminin » (couture, point de croix, mais aussi lecture de Jane Austen, pour les intellectuelles), ou encore à « la politique au féminin », avec une description par le menu de la carrière de Margaret Thatcher, ce parangon de  la douceur d’Etat. Des ateliers de sensibilisation pourraient également être envisagés. Par exemple, l’on pourrait dédier une salle à l’exposition d’une femme belle et opulente tenant dans ses bras un bébé qu’elle nourrirait au biberon. A côté d’elle, négligemment posé Le conflit, d’Elisabeth Badinter. En guise de légende un panneau explicatif indiquerait en grosses lettres rouges : « Cette femme ne veut pas abîmer son corps. Elle refuse d’allaiter son enfant, et le nourrit avec du lait maternel de synthèse, fabriqué de manière industrielle ».

Pour ma part, je serais assez tentée de proposer l’institutionnalisation d’une « journée de l’Homme », afin de rééquilibrer la balance, et de ne plus avoir à subir le comique de répétition de comptoir qui consiste à rappeler que 364 jours sur 365 sont dédiés au « sexe fort ». Par ailleurs, cette journée pourrait avoir une véritable utilité sociale, et permettre d’aider  l’Homme dans les nombreuse difficultés qu’il rencontre au quotidien, et dont on parle trop peu : interdiction morale de pleurer en public, obligation « d’assurer », dogme du physique athlétique, nécessité d’avoir Le premier sexe d’Eric Zemmour dans sa bibliothèque….

Quelques universalistes rétrogrades m’objecteront sans doute que les « Journées de » ne servent à rien. Il ne s’est absolument rien produit à l’occasion de la « Journée de la gentillesse », et l’organisation d’un « No Sarkozy Day » n’a pas suffit à redresser la France. J’invite tous ces esprits chagrins à se renseigner plus avant sur les innombrables conquêtes sociales (égalité salariale notamment) qu’a permis d’arracher la « journée de la Femme » depuis qu’elle a été créée.

On pourrait évidemment  envisager une autre option, qui consisterait à suspendre de manière définitive la « journée de la Femme ». Même si ce raisonnement semble a priori « un peu simpliste », on pourrait parier que les femmes préfèrent majoritairement être reconnues pour leurs compétences, pour leur talent, pour leur intelligence et pour leur travail plutôt que pour leur sexe. Messieurs qui nous gouvernez, vous êtes majoritaires aujourd’hui à exercer le pouvoir, et cela m’est totalement égal du moment que vous le fassiez bien. Veuillez noter, s’il vous plait, que « nous n’avons pas besoin de votre charité, nous voulons la justice ».  Faites en sorte que, pour une seule « journée de la Femme », je n’aie plus jamais à subir « 364 journées de l’Homme ». Le reste, je m’en charge.




mercredi 9 mars 2011

Sur Causeur.fr, le débat fait débat




J'aime le journal Causeur. Chaque soir, à l'heure ou d'aucuns s'installent devant le film, j'allume mon ordinateur, et je fais un tour d'horizon du "Causeur-day" qui vient de s'écouler.

N'aimant pas avoir de fil à la patte, j'ai pourtant fini par m'abonner. Ce n'est vraiment pas mon genre, mais comment résister à la perspective de recevoir chaque mois, entre deux factures et trois rappels d'impôts, le beau numéro papier qualité ++ ?  J'écris même dedans, à l'occasion. On ne sait jamais : et si j'étais lue ?
Depuis quelques temps, toutefois, je me pose des questions. Je m'interroge parce que quelque chose m'interpelle. Je fais preuve de circonspection. Le "saint patron de Causeur", en effet, n'est autre que Philippe Muray, le pessimiste ultralucide qui séduit tous les gens "méchants", des cyniques "droitards" aux tenants de la "gauche mitard". Or Phillipe Muray avait horreur de cette manie qu'ont les gens de débattre sur tout. Fabrice Luchini l'a rappelé, en lisant avec un air gourmand, au théâtre de l'Atelier, un texte délicieux de Muray moquant cruellement "le débat" : "débattre... oui, mais de quoi ? Débattre! De tout ou de rien, n'importe, mais débattre! Sauf ! Sauf  DE CE QUI NE FAIT PLUS DEBAT: la gay pride, les vélib, paris-plage, la techno parade....".

Or depuis quelques temps, les héritiers de Muray causant à qui mieux mieux, se sont mués en défenseurs inconditionnels de ce que leur mentor pourfendait. Le débat sur l'identité nationale ? Une bonne idée, selon Causeur. Dommage qu'il ait été trop vite clos. Le débat Sarkozy sur l'Islam ? Une superbe aubaine de remettre le couvert ! La condamnation de Zemmour ? C'est le débat qu'on assassine....

Si d'aucuns ressentent une "envie de pénal", et puisque la psychanalyse se niche partout, je me demande à mon tour si cette trahison des idées de Muray ne serait pas une abominable mise en scène du "meurtre du père". D'ailleurs, je propose un débat.









mardi 8 mars 2011

Récidive sondagière : la « peste blonde » toujours en tête




S’il est un sondage qui a été largement commenté, c’est certainement le sondage Louis Harris pour Le Parisien, plaçant Martine Le Pen en tête du premier tour de l’élection présidentielle (23%), devant Nicolas Sarkozy et Martine Aubry (21%).

On ne reviendra pas sur les nombreuses critiques qui ont été adressées, à raison, à un institut de sondage ayant choisi de tester Martine Aubry et non Dominique Strauss Kahn, au motif que la Première secrétaire serait « la candidate légitime du PS ». Surprenante justification, concernant le seul grand parti à avoir annoncé de longue date l’organisation de primaires, et dont, en conséquence, le « candidat légitime » ne peut être que celui qui sera désigné par les militants.

On ne reviendra pas non plus sur les bénéficiaires putatifs de ce sondage. Ils ont été largement et rapidement identifiés. Nicolas Sarkozy est évidemment l’un d’eux. Car, quand bien même Dominique de Villepin était testé à 7% des intentions de vote, il est possible que celui-ci y réfléchisse à deux fois. Quel leader du camp majoritaire prendra le risque d’une candidature dissidente favorisant un « 21 avril à l’envers », et se condamnant à subir par la suite l’accusation d’être « l’homme qui fait perdre son camp ». Quel cacique de la droite osera jouer, en 2012, le  « Jean-Pierre Chevènement 2002 » (ou le Christiane Taubira : après tout, c’est la journée de la femme) ?

Dominique Strauss-Kahn semblait a priori l’autre grand gagnant du sondage Harris version 1.0. Alors qu’il n’était pas testé, rapide fut la tentation, pour de nombreux commentateurs, de supposer que si son nom avait été proposé aux sondés, il fut évidemment arrivé en tête.

Finalement, et comme pour répondre à l’invitation d’un Edgar Morin qui depuis longtemps nous exhorte à « penser complexe », peu de voix se sont élevées pour nommer la trop évidente et principale bénéficiaire du sondage Louis Harris, Marine Le Pen, qui s’est vu offrir sur un plateau l’opportunité d’un grand tour de manège médiatique, à quelques jours des élections cantonales.

Hier soir, toutefois, coup de théâtre : la 2.0 du sondage Louis Harris s’invite sur les ondes, quelque part entre la fin de la pub et le début du film. Le Parisien persiste et signe. Même face à Dominique Strauss-Kahn, ou encore François Hollande, Marine Le Pen demeure en tête au premier tour. En engrangeant 24% des intentions de vote, elle bat par ailleurs Nicolas Sarkozy, qui plafonne à 21%.

Cette fois, cela vaut peut-être la peine de revenir sur les méthodes conjuguées de l’institut Harris, et du média qui s’en fait l’écho. Etait-il indispensable d’attendre vingt-quatre heures avant d’émettre enfin un sondage plus conforme au scénario probable, incluant DSK ? Etait-il nécessaire que l’onde de choc produite par les résultats de ce week-end se prolonge, à quelques jours d’élections cantonales, qui verront concourir 1 500 candidats du Front national ? Faut-il légitimer le vote FN en le faisant apparaître comme majoritaire donc naturel, à deux semaines d’un scrutin qui, s’il ne passionne pas les foules, a tout de même été présenté par la patronne du Front National comme son premier véritable test électoral ?

Gageons que cette récidive sondagière aura au moins quelques effet positifs. Passé le « traumatisme », les appels incantatoires au « vote utile » et à la « candidature de rassemblement » peut-être l’ère de la réflexion véritablement politique s’ouvrira-t-elle enfin. Peut-être la droite de gouvernement cessera-t-elle d’envoyer des signaux maladroits aux électeurs frontistes, en leur proposant un panel de débats dont on ne sait plus s’ils portent sur l’identité nationale, sur les racines chrétiennes de la France, sur la place de L’Islam dans nos contrées ou sur le régime de laïcité. Ainsi, peut-être les préoccupations économiques et sociales des électeurs, que la leader frontiste accapare volontiers, reviendront-elle au centre des préoccupations de l’UMP et de ses alliés.

A l’inverse, peut-être la gauche acceptera-t-elle de sortir de son rôle traditionnel de promoteur d’un modèle social protecteur pour se risquer sur le terrain des questions identitaires, qui, si elles ne méritent pas forcément d’être sans cesse au cœur du débat public, ne peuvent être simplement balayées d’un revers de main méprisant. Car, comme le dit fort bien Laurent Bouvet « sans tomber dans le délire identitaire d’une droite sans boussole (…) les questions économiques et sociales, aussi cruciales soient-elles, ne sont en aucun cas détachables des questions d’identité au sens large ».

Pour aller plus loin, peut-être la collaboration de Louis Harris et du Parisien aura-t-elle finalement été fructueuse si elle permet à la classe politique de s’aviser que le succès de Marine Le Pen tient désormais à son aptitude à ne s’interdire aucun sujet, et à aborder sans pudeur toutes les thématiques, qu’elles soient économiques, sociales, identitaires, qui préoccupent une partie croissante de l’électorat, sans jamais se demander s’il s’agit là de thématiques de gauche, ou de droite.

« Ni gauche, ni droite », c’est l’antienne du Front national depuis toujours. Pourquoi ne pas espérer, enfin qu’à l’aune du sondage Harris, d’aucuns proposent une variante non populiste de cet apophtegme, qui pourrait être «  au-delà de la gauche et de la droite, la République ». Après tout, le succès frontiste signe l’avidité du corps électoral pour une alternative à la droite de gouvernement et à la gauche d’accompagnement. Après tout, les gaullistes historiques et les socialistes républicains ne sont pas si éloignés, que ce soit dans leur aptitude à concevoir un projet politique global, ou dans la nature des solutions qu’ils élaborent.

Si le sondage qui fâche permet au moins que l’on réfléchisse à tout cela, il aura certes fait beaucoup de bruit, mais pas nécessairement pour rien.



jeudi 3 mars 2011

L’étrange débat de Nicolas Sarkozy

 



« C’est désormais le FN qui dicte l’ordre du jour politique et médiatique » entend-on déplorer de manière récurrente, qu’on laisse traîner ses oreilles à droite, ou qu’on les tende à gauche.
Ce constat est partiel. Car en réalité, le FN ne dicte l’ordre du jour que des égarements politiques et des erreurs médiatiques. En aucun cas il n’est parvenu à imposer un débat pourtant souhaitable sur l’abandon de l’électorat populaire par la gauche libérale-libertaire, sur celui de l’idée de Nation par la droite mainstream, sur l’orientation de la politique européenne de la France, et en particulier sur l’Euro. Personne, en réalité, ne cherche à comprendre les véritables raisons de la croissance ininterrompue de Marine Le Pen dans les sondages. Tout au plus essaie-t-on maladroitement de l’endiguer en tentant de lui chaparder ses thématiques fétiches. Ce qui autorise à formuler deux postulats : premièrement, le rôle d’exhausteur de mal-être et d’aiguillon d’un Front National qui « donnerait les mauvaises réponses » tout en « posant les bonnes questions » est largement contestable. Deuxièmement, nos gouvernants ont définitivement croqué le fruit de la lucidité à éclipse et du déni du réel.

Il est une question, cependant, qui, pour être devenue une antienne frontiste de premier choix, semble avoir trouvé des relais déterminés au sein de l’actuelle majorité : la question de la laïcité, dont Marine Le Pen se fait désormais le chantre le plus virulent. Peu importe qu’il s’agisse, pour le coup, d’une mauvaise question. Peu importe qu’elle ait été réglée en 1905, et que les derniers ajustements nécessaires aient été brillamment actés par la loi du 15 mars 2004 portant interdiction des signes religieux ostentatoires au sein de l’école publique. Bref, peu importe que ce sujet n’en soit plus un, puisqu’il s’agit, en réalité de débattre de l’Islam.

« Faux ! » a pourtant répondu le président de la République, dont le Figaro du mercredi 2 mars révélait « Nicolas Sarkozy a répété qu’il souhaitait un débat sur la laïcité, mais pas un débat centré sur l’Islam qui stigmatiserait les musulmans ». Et le quotidien d’ajouter « le chef de l'État est revenu sur trois sujets qu’il juge cruciaux : pas de prières dans la rue, la mixité à la piscine, et pas de repas halal dans les cantines scolaires ».

Étrange façon d’écarter tout idée de polémique sur l’Islam que de poser le problème en ces termes. Ici, seule l’absence d’une brève saillie burqa-phobique permet encore de douter que la réflexion confiée au sémillant Jean-François Copé soit autre chose que la version 2.0 du funeste débat sur l’identité nationale. Après la « laïcité positive » et la « laïcité réactive », voici venu le temps de la « laïcité sélective », celle qui ne s’applique qu’aux consommateurs de nourriture halal et aux thuriféraires de la ségrégation dans les gymnases.

Étrange façon également de déclarer sa flamme au beau principe de laïcité que de le confondre systématiquement avec des questions d’ordre public. On nous avait déjà fait le coup avec la mission d’information parlementaire sur le voile intégral, où le concept de laïcité était dégainé à tout bout de champ pour justifier l’interdiction port de la burqa dans la rue, quand ce n’était pas l’égalité homme-femme devenue brutalement le cheval de bataille des néo-féministes les plus inattendus.

Or contrairement à ce que l’on souhaite nous faire croire, la laïcité ne se réduit pas à une opposition public / privé, qui ne serait de surcroît applicable qu’aux seuls musulmans. Ce qui se passe dans la rue, dans les commerces, dans les transports en commun, n’a pas plus à voir avec l’exigence laïque que ce qui se passe dans l’espace feutré du domicile privé. En effet, comme le l’exprime de manière lumineuse Catherine Kintzler, «  il est nécessaire dissocier l’espace de constitution du droit et des libertés, c'est-à-dire le domaine de l’autorité publique, d’avec celui de leur exercice : espace ouvert au public et espace privé de l’intimité) ». Autrement dit, la laïcité ne s’applique pas dans la rue, qui est au contraire le lieu de la plus grande tolérance possible. Elle ne s’applique pas dans « l’espace public », ce concept labile qui conduit à toutes les confusions. Elle s’applique dans « les lieux où s’exerce l’autorité de l'État » : dans les administrations, au sein de l’école publique. Ce qui se passe dans « l’espace civil » ouvert au public, qu’il s’agisse de déambulations en niqab ou de prières sur le trottoir, relève du maintien de l’ordre, et fait appel au bon sens bien plus qu’à quelques grands principes qu’à force de brandir en arborant une mine grave, on finit inévitablement par vider de leur sens.

Le président de République a bel et bien décidé de lancer un débat sur l’Islam, il n’en faut point douter. Étrange façon de faire écho au vent de liberté qui souffle chez nos voisins d’outre-Méditerranée, et qui nous donne à voir le combat de peuples arabes avides de liberté, bien loin de l’image d’Épinal du barbu enturbanné.

Étrange débat à contre-emploi, qui pose quelques jalons supplémentaires dans la voie d’une Étrange défaite.