mardi 26 avril 2011

RGPP : la complainte du fonctionnaire modernisé

 


" Je suis fonctionnaire. J’ai choisi cette voie dès qu’il fut question pour moi d’en choisir une, parce que mon père était fonctionnaire, et que ma mère était fonctionnaire. Je n’étais pas éblouie par leur brio, ni émerveillée par l’éclat de leur réussite. Ils menaient une existence bien ordinaire. Je n’enviais pas non plus les « avantages » liés à leur statut. Je me fichais éperdument de la « sécurité de l’emploi », et des sept semaines de congés payés. Mais je n’imaginais pas qu’il existât, pour moi, d’autre choix possible. Je ne voulais pas mettre mon énergie et mon talent au service d’un patron, même d’un petit patron. Je ne voulais pas suer sang et eau pour le profit d’un actionnaire, même minoritaire. Je désirais contribuer à l’intérêt général, celui que je partage avec mes concitoyens. Je voulais être un serviteur, un commis. Je voulais servir l’État, celui de mon pays.

Actuellement, je contribue, avec mes collègues, camarades et l’ensemble de mes semblables, à mettre en œuvre la RGPP (révision générale des politiques publiques). Inspirée du rapport Pébereau sur la dette publique, la RGPP a pour objectif de moderniser la gouvernance ministérielle, afin gagner en efficience, ce qui permettra de réaliser des économies substantielles. La RGPP est une réforme sans précédent, qui témoigne d’un grand volontarisme politique. Le Ministre du budget, François Baroin, a promis qu’elle se traduirait par plusieurs milliards d’économies, grâce, notamment, au non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Bien évidemment, une partie des économies ainsi réalisées sera redistribuée aux fonctionnaires.

Dans mon département ministériel, l’élaboration des modalités de mise en œuvre de la RGPP est réalisée par un comité exécutif. Il est en charge de l’élaboration de projets sectoriels, tant il est vrai qu’une réforme aussi ambitieuse ne peut faire l’économie d’un pilotage autour d’objectifs quantifiés. Bien évidemment, afin d’assurer la cohérence de ce processus novateur, une mission pour la coordination de la réforme a été mise sur pied. Elle a pour but de d’assurer le reporting très fin de l’ensemble des projets d’accompagnement transverses.

Il m’a fallu du temps pour comprendre tout cela, mais je ne regrette pas d’avoir fait l’effort nécessaire pour y parvenir. Autour de moi, nombreux sont ceux qui se laissent décourager par ce langage nouveau, et résolument moderne. Je ne comprends pas ceux d’entre mes collaborateurs qui rechignent à s’adapter. Crispés sur des schémas appartenant au passé, refusant de voir dans la mise en œuvre de la RGPP un véritable levier d’optimisation de nos processus et procédures, ils n’ont de cesse de s’arc-bouter sur la préservation d’avantages acquis parfaitement anachroniques.

Lorsque les instances décisionnelles sus décrites ont parachevé la définition des objectifs, il nous revient, à moi, à mes collègues, camarades, et à tous ceux de mon engeance, de les décliner au niveau local, ce qui nécessite pragmatisme et réactivité. Pour ce faire, plusieurs unités opérationnelles travaillent en réseau : il est aujourd’hui impossible d’envisager un accroissement de la performance, et, partant, une optimisation de la qualité du service rendu sans être en permanence interconnectés.

En tant que pilote de domaine et responsable d’un groupe de travailj’échange régulièrement avec mes nombreux POC (points of contact). Nous faisons un rapide tour d’horizon de nos « quick wins », ces victoires rapides obtenues grâce à l’implication, à chaque étage du pôle de compétences, d’un personnel motivé et résolument proactif. Nous en profitons pour déterminer quelques bonnes pratiques à valider, et nous entraidons afin de solutionner nos problèmes. Dans quelques mois, nous espérons obtenir une certification ISO délivrée par AFNOR, qui couronnerait le remarquable travail d’équipe effectué depuis deux ans.

A présent, j’attends avec impatience un retour de la part de nos managers. J’aspire vivement à accroître mes compétences, et me suis déjà portée volontaire pour un stage d’anglais accéléré dispensé par Acadomia. Je compte aussi beaucoup sur la présidentielle de 2012 pour que soient entreprises des réformes structurelles. Qui sait, peut-être le président de la République qui sera élu pour nous gouvernancer sera-t-il un réformateur volontariste vivant avec son temps, et capable de simplifier l’orthographe de la langue française comme le suggérait le grand philosophe François de Closets ? Un tel levier transverse ne serait pas sans effet sur l’accroissement mon potentiel rédactionnel. Et puis, si l’on peut vider aussi facilement tous les mots de leur sens, il ne doit pas être si compliqué de les vider aussi de leur syntaxe. Je milite pour ma part pour le remplacement des mots par des sigles, voire même par des signes et autres signaux de fumée. Ainsi, nous saurions enfin pourquoi nous évoluons tous dans cet épais brouillard.

Cette semaine, j’ai appris que le point d’indice de la rémunération des fonctionnaires allait être gelé n 2012 ce qui est logique, en période de nécessaire maîtrise de l’évolution des coûts.

 Je vais ainsi devoir œuvrer à la conduite du changement de mon rythme de dépenses privées. Mais il faut toujours positiver : il doit pouvoir, avec un peu d’imagination, être davantage optimisé " .



dimanche 24 avril 2011

Au delà de ce clivage, votre ticket devient valable



Avant, il y avait le clivage gauche/droite, et tout était plus simple. En 1789, les députés favorables au maintien d’une certaine autorité du roi matérialisée par le veto royal s’étaient regroupés à droite du président de l’Assemblée. Les opposants à ce veto s’étaient placés à gauche. Depuis lors, les choses semblaient aisées : à droite, on avait l’habitude de trouver les partisans du maintien de l’ordre établi, les conservateurs. Du coup, à la « droite de la droite » se trouvaient les amateurs du rétropédalage temporel, c'est-à-dire les réactionnaires. Inversement, la gauche était le refuge des partisans du changement, les réformistes. Dès lors, à la « gauche de la gauche » se trouvaient les militants du changement en mode accéléré, c'est-à-dire les révolutionnaires.

Ainsi, depuis plus de deux siècles, les choses étaient faciles. Bien sûr, elles évoluèrent un peu. Grosso modo, il n’y a pas si longtemps, un homme de droite qui souhaitait se faire un ami cherchait à savoir si cet ami putatif avait des « valeurs » : respectait-il l’autorité, au premier chef celle de l’Etat ? Respectait-il la propriété de ceux qui l’avaient acquise à force d’épargne et de labeur ?  Honorait-il le drapeau ? Et pourquoi pas (car même si on ne partage pas, c’est quand même un gage de probité), priait-il un Dieu ? En somme, la droite, ce n’était pas toujours très drôle, mais c’était du sérieux.

A l’inverse, lorsque j’avais moi-même l’âge de fumer des cigarettes roulées et de traîner ma mélancolie dégingandée en Kickers vaguement trouées, je triais mes amis de la sorte : étaient-il pour l’égalité non pas seulement des droits, mais également des chances ? Etaient-il prêts à militer pour une égalisation des conditions ? Louaient-il l’Etat non pour ses fonctions régaliennes mais pour son action redistributrice ? Et j’avoue, comme c’étaient les années 80, étaient-ils antiracistes ? En somme, la gauche, ce n’était pas toujours très réaliste, mais c’était généreux.

Bien sûr, il y eût, parfois, quelques objets politiques non identifiés : des nationaux-blocheviques, une droite socialiste, des anarchistes de droite, une gauche « souverainiste », parfois même des centristes, voire des écologistes. Cependant, à bien disséquer ces courants politiques, on parvenait toujours à les caser à droite ou à gauche, nonobstant quelques aveugles qui, soupçonnant des borgnes partout, ne facilitèrent pas la tâche.

Depuis quelques temps, pourtant, on sent que tout cela est devenu moins évident, et que de nombreuses problématiques « dépassent les clivages traditionnels ». En politique étrangère, par exemple, le clivage n’opère plus. Nombreux sont les commentateurs à observer que l’affaire libyenne a « redistribué les cartes », sans savoir toutefois si cela est conjoncturel ou durable. L’intelligentsia qui, au début des révoltes arabes, fut d’abord accusée de mutisme, apparaît désormais « divisée ». Chez les intellectuels, la ligne de fracture ne se situe pas entre les laudateurs et les détracteurs de Bernard-Henri Lévy. Chez les politiques, elle ne recoupe pas les anti ou les pro-Sarkozy. Au matin de l’intervention aérienne, n’entendit-on pas Hubert Védrine saluer l’action du Président ? Ainsi, il n’y a pas les « munichois » d’un côté et les « néoconservateurs » de l’autre. Mais il n’y a plus non plus la gauche d’un côté, et la droite de l’autre.

C’est sans doute dans le domaine de l’économie que la mode du « transclivage » semble la plus persistante. Loin de se résumer au clivage gauche/droite, la question de l’Euro multiplie les subdivisions dans chaque camp, tandis qu’elle génère par ailleurs d’improbables concordances de vues. Les « Eurosceptiques » semblent également répartis des deux côtés du Rubicon, et les thuriféraires d’un retour à la monnaie nationale couvrent désormais l’ensemble du spectre politique. A droite, Marine le Pen, dont la récente passion pour l’économie confine au zèle du converti, considère que « le vrai problème, c’est l’Euro ». Avant elle, Nicolas Dupont-Aignan assénait déjà : « quitter l’Euro est une condition du plein emploi » car pour ce dernier, la monnaie unique est la véritable « Arnaque du siècle ». A gauche, Jean-Luc Mélenchon, vaticine et vitupère: « l'Euro des banquiers et des usuriers n'est plus viable », cependant que Jean-Pierre Chevènement propose de « substituer à une monnaie unique trop rigide une monnaie commune réservée aux transactions extérieures ».

Enfin, dans de nombreux autres domaines l’habituel clivage droite/gauche semble avoir volé en éclat. Sur la construction européenne, ce sont les « fédéralistes » et les « souverainistes » qui s’opposent, tandis que sur l’école, il y aurait d’un côté les fidèles à Condorcet et à Ferry, et de l’autre, les tenants des « sciences de l’éducation ». Bref, difficile d’ignorer que « les lignes ont bougé ». A tel point que l’on peut aujourd’hui se demander si le traditionnel clivage droite/gauche ne serait pas désormais supplanté par une ligne de fracture plus profonde, plus inconciliable encore.

A la traditionnelle logique gauche/droite, Jean-Claude Michéa [1] oppose « l’unité du libéralisme ». Il s’attache à démontrer l’étroite intrication entre le « bon libéralisme », le « degauche » , le sociétal, le libertaire, et le « mauvais libéralisme », le « dedroite », l’économique. Pour lui, « le libéralisme représente un tableau philosophique à double entrée », et le libéralisme politique n’est pas différent par nature de « son double économiste ». Ainsi, s’il y a une convergence naturelle entre les libéraux de gauche et les libéraux de droite, le véritable clivage est peut-être à rechercher entre ceux qui sont libéraux et ce qui ne le sont point, entre les « libéraux-libertaires » et les « nationaux-républicains », comme le disait Henri Guaino à l’aube des années 2000, avant d’opter pour ne plus rien dire, à l’aube des années 2010 ? 
                                      
Voilà qui devrait faire réfléchir les innombrables phobiques d’un nouveau 21-Avril, qu’il soit à l’envers, à l’endroit, oblique, en biais ou de guingois.  Car pour l’heure, nous n’avons le choix qu’entre des ultralibéraux de droite, des libertariens de gauche, et des aboyeurs d’on ne sais où fustigeant « la clique UMPS » tout en tressant d’indigestes patchworks idéologiques.

Que se passera-t-il le jour où, loin de renvoyer la gauche et la droite dos à dos comme autant d’ennemis irréductibles, quelqu’un saura trouver les mots pour unir, au-delà des clivages, toutes les bonnes volontés ? Quelqu’un qui ne serait non pas seulement « contre les partis », mais plus simplement, l’homme de la Nation[2] ?


[1] Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal – essai sur la civilisation libérale – Climats, 2007
[2] avec « la femme », ça marche aussi.








Et sur Twitter : http://twitter.com/#!/CoralieDelaume

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jeudi 21 avril 2011

A l'école, moins d'éducation, plus d'instruction : entretien avec un philosophe


Jean-Claude Blanc est professeur agrégé de philosophie. Particulièrement soucieux des questions de laïcité et du devenir le l’école publique, il donne régulièrement des conférences dans le Sud de la France. Ayant gardé un excellent souvenir de celui qui fut mon « prof de philo » en terminale, je suis allée à sa rencontre pour le questionner sur le « malaise de l’école publique ».


Il est de plus en plus fréquent d’entendre dire que « l’école va mal ». Pensez vous que cela soit le fait des réformes récentes entreprises sous le règne de Sarkozy et par la main de ses ministres successifs ?

Je ne le pense pas. Car s’il est vrai que l’école va mal, il me semble qu’on peut faire remonter cela à 25 ans environ. Or il y a eu des alternances politiques sur cette période. Force est donc de constater que nous sommes là face à un problème politique singulier qui fait fi du clivage droite/gauche. Et les réformes entreprises tant par la gauche que par la droite depuis des années, loin de s’annuler, se sont complétées.
Quand la gauche était au pouvoir, elle s’est beaucoup inspirée des prétendues « sciences de l’éducation ». Les mesures décidées par Jospin ou par Allègre, et qui avaient pour objet de « mettre l’élève au centre de l’école » et de faire de celle-ci un « lieu de vie » ouvert et non plus un lieu fermé, protégé, de transmission des savoir, ont parfaitement préparé le terrain aux réformes décidées aujourd’hui par la droite libérale, et qui sont responsables, pour la première fois depuis bien longtemps, de l’apparition d’un véritable manque de moyens.

Pour la première fois depuis bien longtemps ? Vous voulez dire que le manque de moyens si souvent dénoncé par les syndicats est un phénomène récent ?

Bien sûr ! Alors que la question porte depuis longtemps déjà sur la question des fins, les syndicats s’arc-boutent sur celle des moyens. Mais savez-vous qu’il y a seulement cinq ans, la France était le pays d’Europe qui, après la Suède, consacrait la plus grosse somme à chaque élève, et ce du primaire au lycée ?
Hélas, cela n’est plus vrai aujourd’hui. Comme le rappelle Claire Mazeron, de nombreuses coupes sombres ont désormais fait passer la France au plus bas niveau européen pour son taux d’encadrement des élèves. Cependant l’apparition du phénomène, même rapide, demeure récente.

Ainsi donc nous aurions un problème de définition des fins, qui serait bien antérieur à celui de l’allocation des moyens. Pourtant, en termes de fins, l’idée d’une « école ouverte », ayant pour mot d’ordre « l’élève au centre » semble plutôt une idée généreuse !

En effet, cela a l’apparence du progressisme. D’un progressisme qui s’opposerait à « la nostalgie des blouses grises ». Mais ces slogans apparemment sympathiques sont un leurre. Ils témoignent d’un oubli des caractéristiques mêmes de l’école, qui me semblent être au nombre de deux. Tout d’abord, l’école est un lieu particulier, un espace/temps unique et singulier. Ensuite, elle a une mission particulière, qui est celle d’instruire.

En quoi ce cadre espace-temps représenté par l’école est il si particulier ? En quoi est-il différent, par exemple, d’un autre cadre de travail ? L’élève passe huit heures par jours à l’école, le salarié passe huit heures par jour dans son entreprise. La différence est-elle si grande ?

Fondamentale ! Au contraire du monde l’entreprise, l’école représente ce temps unique où l’on se détourne de l’utilitaire pour se consacrer uniquement à se « faire soi-même ». Ceci remonte à la notion latine de « schola » : c’est l’idée d’un temps où les contraintes ordinaires de la vie sont suspendues, et pendant lequel, en se dépouillant de tout souci relatif à « l’avoir », on va pouvoir cultiver son « être », sa propre humanité. Or si dans l’Antiquité seuls quelques privilégiés pouvaient prétendre à un tel « loisir », les penseurs révolutionnaires ont décrété que chacun devait pouvoir en disposer, que tout enfant était à la fois candidat à l’humanité (laquelle se conquiert, se mérite), et candidat à la citoyenneté. Toute la préoccupation des philosophes de la Révolution était de parvenir à transformer de sujets en citoyens, capables de penser le bien public, l’intérêt général. « Il faut que la raison devienne populaire » disait Condorcet. Par la suite, la troisième République a institutionnalisé cette école publique, en la voulant obligatoire et gratuite, comme nous le savons. Mais cette institution, dès lors, devra sans cesse être défendue, ne serait-ce que parce que la « société civile » n’aura de cesse de vouloir assujettir l’école à ses demandes particulières. Il faut sans cesse rappeler, par exemple, que les règles de l’école ne sont pas celles de la famille. Car l’enfant n’y est plus seulement un enfant, il y est un élève. A l’école, on ne se préoccupe plus du confort et de l’affection pour l’enfant. On s’adresse à la raison de l’élève. Le rapport maître/élève n’est d’ailleurs pas un rapport affectif : on ne demande pas à un professeur d’être « sympa ». On lui demande d’être exigent et juste. Et également exigent avec tous, d’ailleurs. Car à l’école, l’élève se trouve « un » parmi des égaux. Comme le disait Jacques Muglioni, « à l’école, il n’y a pas d’étrangers ».

Ceci n’explique pas pourquoi l’idée « d’école ouverte » vous apparaît si incongrue…

« Eloge des frontières », dirait Debray…Tout d’abord, il apparaît essentiel que l’école soit un lieu fermé à l’air du temps et à la mode. Il est urgent de mettre un terme à cette « école supermarché » singeant le monde de l’entreprise, mettant les établissements en concurrence, proposant une « offre de culture », et donnant le choix aux parents d’accepter ou de refuser un redoublement au motif que « le client est roi ».
Pour que l’école demeure ce lieu sanctuarisé de la transmission du savoir, il me semble évident qu’il faut la rendre hermétique au tumulte du monde et de la rue. Ne serait-ce que par ce qu’elle est ouverte sur tout autre chose : sur la vie de l’esprit, sur la culture, sur les grandes œuvres de l’humanité !


Une nécessaire fermeture à l’ordinaire, pour une meilleure ouverture « vers le haut », en somme…Vous disiez également que l’école à pour mission d’instruire. N’est-ce pas là un truisme ?
Pas si l’on considère la différence entre « instruction » et « éducation ». L’éducation me semble renvoyer plutôt à la transmission d’un modèle préexistant, de conventions sociales : les convenances, la politesse…Ainsi, l’éducation est plutôt du ressort de la famille. Celle-ci y ajoute d’ailleurs ses propres préférences, ses croyances, les usages en vigueur dans sa « communauté ». L’instruction quant à elle, est un enseignement raisonné et détaché des modèles et des déterminismes sociaux.  Elle n’assène pas, mais elle transmet des savoirs raisonnés…

Pensez-vous qu’il faudrait revenir à un ministère de « l’instruction publique », en lieu et place du ministère de l’éducation nationale ?

Pourquoi pas ? Il conviendrait surtout que l’école se recentre sur ses fondamentaux, et notamment sur la maîtrise de la langue, ce véhicule de tous les autres savoirs.
Certains sont tentés d’être laxistes avec la langue au motif que toutes les langues évoluent. Il conviendrait d’être bienveillant envers les erreurs de syntaxe et d’orthographe, qui ne seraient pas des fautes, mais des transformations naturelles.
Ceci me paraît grave pour deux raisons : d’abord, à ce rythme, de plus en plus rares seront ceux pouvant s’emparer d’une pièce de théâtre du XVII° siècle. Petit à petit, ce sont des pans entiers de notre immense patrimoine culturel que nous nous apprêtons à perdre.
Ensuite et surtout, cette défaillance dans la transmission de la langue enferme les élèves dans leur milieu social d’origine. La non-maîtrise d’une langue correcte est un discriminant social très puissant, un marquant que l’on porte avec soi toute une vie !
Quant à la capacité des enseignants à transmettre la langue, je ne vois pas pourquoi elle serait moindre que celle des maîtres qui autrefois réussissaient à enseigner le français à des enfants parlant chez eux mille patois !

A quoi imputez vous cette crise de l’école qui ne serait pas seulement liée, selon vous, à un problème de moyens ?

A l’affrontement de deux camps, sans aucun consensus possible, sur la question des fins. Ainsi que je vous le disais, ces deux camps ne recoupent d’ailleurs pas du tout le clivage droite/gauche. Je considère que le premier camp regroupe tous ceux qui sont attachés à l’école de Condorcet et…de Jules Ferry.
On les moque souvent en les traitant « d’archaïques », la suspicion d’anachronisme étant devenue absolument disqualifiante. Avec un « ringard », il n’est même plus utile de dialoguer. Pourtant, les tenants de ce camp sont attachés à une conception de l’école qui essaye de tirer tout le monde vers le haut. Même en sachant que tout le monde n’obtiendra pas un succès équivalent, on cherche à obtenir de chacun le meilleur. Cela s’appelle « l’élitisme républicain ».
Il est vrai que le terme même « d’élitisme » est suspect aujourd’hui. Mais c’est justement parce que l’on a oublié de quoi il s’agit vraiment ! Brighelli le rappelle dans son ouvrage Tireurs d’élites : l’élitisme républicain, loin de glorifier les élites de fortune ou de naissance, a pour objet de leur substituer d’autres élites : celles qui se fabriquent à force de talent, et surtout de travail. De telle sorte que, loin de s’opposer à l’idée d’égalité, elle permet la réalisation de cette égalité. En effet, ici, le plus humble est censé pourvoir accéder aux plus hautes fonctions à force de travail, et par le seul fait de son mérite.

Il ne s’agit ni plus ni moins que de la thématique de l’égalité des chances…

Exact. Rien à voir, évidemment, avec l’égalitarisme de nos jours, qui conduit non pas à une élévation de chacun, mais à un passage de tous à la toise, et qui, loin de plaider pour une démocratisation du savoir, glorifie sa massification, au prix d’une baisse générale du niveau. C’est d’ailleurs ce que semblent promouvoir les tenants de mon « deuxième camp », celui des « modernistes ».
Pour ces derniers, d’obédience libertaire, il faut rejeter l’élitisme sous prétexte qu’il contraint. Toute contrainte est en effet bannie au motif qu’elle entraverait la liberté, le désir, la spontanéité de l’enfant. Et même sa créativité, puisque l’élève est sommé de découvrir seul comment on « apprend à apprendre », au lieu d’être guidé pour apprendre tout court.
Ce camp des libertaires ne recule d’ailleurs pas devant la mauvaise foi : on s’attaque à la personne même de Jules Ferry, au motif qu’il était « colonialiste ». Peu importe que cela soit hors sujet. On discrédite ces petites sanctions que sont les notes ou les classements, en les présentant comme des violences d’un autre âge, auxquelles il conviendrait d’ajouter les cours magistraux, dénoncés comme « frontaux ». On va même jusqu’à jouer sur les deux sens du mot « maître », en feignant d’assimiler le maître qui enseigne et celui qui exploite….

Pensez vous qu’il existe aujourd’hui une solution pour réconcilier ces deux camps ?

Peut-être, à force d’arguments, pourra-t-on un jour revenir à un accord sur la notion de « culture », sur ce qu’elle peut avoir d’universel, et sur la mission faite à l’école : transmettre LA culture en faisant fi DES cultures.
Il y faudra sans doute du temps, tant l’acception sociologique du terme et l’exaltation DES cultures a pris le dessus, faisant le lit du relativisme culturel. Il est pourtant vrai qu’il existe des cultures. Lévi-Strauss nous a appris cela. Mais faut-il en conclure pour autant que tout est équivalent ? Qu’une recette de cuisine exotique vaut une pièce de Racine ? Faut il sacraliser toutes les traditions ? Faut-il sombrer dans un scepticisme niveleur qui sera bientôt nihilisme, car après tout, si « tout se vaut », rien ne vaut vraiment !
Pour ma part, j’opte plutôt vers une redécouverte de la notion d’universel, et je fais le pari qu’il existe bel est bien UNE culture, composée d’œuvres qui dépassent le temps et le lieu ou elles sont nées, et qui ont vocation à parler à tous. A cette culture, bien évidemment, chaque culture particulière peut apporter sa pierre. Picasso s’intéressant aux sculptures africaines et nous révélant ce qu’on appellera ensuite « l’art nègre » nous montre cette voie.
Mais ces œuvres de l’esprit ont cela de commun qu’elles s’adressent non pas à chaque homme en tant qu’être singulier, mais à chaque homme en tant qu’il fait partie d’une seule et même « condition humaine ». C’est le contraire même de cette idée qu’il existerait DES cultures irréductibles, imperméables les unes aux autres, qui finalement n’auraient vocation qu’à s’opposer. Car à trop vouloir faire l’éloge des différences, on finit un jour par nier le fondement même de tout humanisme : cette idée que l’humanité est « une ». C’est ainsi qu’avec la meilleur conscience du monde, on prépare la barbarie.



dimanche 17 avril 2011

Gens de maison





Alors que s’ouvrira bientôt le festival de Cannes, toujours très « strass et paillettes », très « amour, gloire et beauté », très « apparences et vacuité », il semble que le cinéma français soit confronté, comme à contretemps, à un désir d’authenticité. Et nos réalisateurs de remettre à l’honneur les « petites gens », d’exalter la condition des modestes, ceux qui n’ont d’autre richesse que leur courage et leurs qualités de coeur, ceux qui n’ont à vendre, dans ce monde  tout-commerce, que leur « force de travail », comme disait le grand Marx(1).

Bref, ces temps-ci, lorsque vous vous rendez à votre UGC de proximité, après avoir effectué les quarante-cinq minutes de queue nécessaires à atteindre enfin l’automate patibulaire qui vous enjoint de glisser dans la fente votre « pass-liberté », il y a de grandes chances, si toutefois vous avez choisi de vous « distraire français », qu’on vous propose un « film de bonnes ». Le théâtre en son temps, de Molière à Courteline, avait pour habitude de donner à voir le ballet mystérieux des valets et soubrettes. Le septième art renoue aujourd’hui avec les gens de maison, avec une tendance aux bons sentiments qui frise parfois la mièvrerie manichéenne.

Les femmes du sixièmeétage, de Philippe Le Gay, en partie sauvé par Fabrice Luchini, est sans doute le mieux réussi de la série. Il conte l’histoire d’un bourgeois étriqué de la période « fin René Coty – début Charles de Gaulle » (2) appelé à vivre une seconde jeunesse suite à sa rencontre avec une accorte suivante espagnole et quelques unes de ses joviales semblables. Tandis que sa précieuse ridicule (Sandrine Kiberlain) demeure engoncée dans ses certitudes bourgeoises, l’époux volage succombe au charme exotique de ces Scapines ibériques éternellement gaies dans leur dénuement, espiègles et enjouées dans leur servitude, parce que comme chacun sait, par essence, « l’Espagnole est optimiste ». En même temps qu’une fresque sociale, Les femmes du sixième étage est une ode à l’immigration et à la diversité, cette « chance pour la France ». Les exégètes de Télérama ne s’y trompent pas, qui se réjouissent : « on lui sait gré (à Philippe le Gay) de filmer une immigration stimulante, enrichissante. Même s’il s’agit de l’immigration espagnole des années 1960, on reçoit le message cinq sur cinq ».

On fait un bond dans le temps avec Ma part du gâteau, de Cédric Klapisch, qui nous ramène à la réalité glacée des ravages conjugués du capitalisme financier et de l’émergence des pays à bas salaires. Et l’on assiste à la rencontre improbable, puis à l’amitié naissante entre deux êtres que tout sépare : Steve (Gilles Lelouche) est un beau gosse gouailleur, trader sans foi ni loi, américanisé jusqu’aux tréfonds de l’âme, puant le fric et par surcroît, père indigne. France (veuillez noter l’allégorie), est la « mère courage » de trois enfants, ex-ouvrière mise au chômage par quelque délocalisation sauvage et désormais femme de ménage. La dureté de sa vie de labeur est soulignée par le blond approximatif de ses cheveux en désordre et par sa garde-robe intégralement Prisunic. France est incarnée par une Karin Viard qui fait l’impossible dans le registre lumpenprolétaire, mais dont les façons naturellement upper-class trahissent en diverses scènes « la fausse suivante » (Marivaux). Et puisque, entre le maître et la servante, il faut justement que ça marivaude, les deux protagonistes finiront par avoir une brève liaison, fruit d’un pari stupide entre Steve et un copain : au cas où l’on n’aurait pas compris, les pauvres sont toujours des victimes, et les traders sont vraiment des salauds.

Le dernier de la trilogie est nécessairement le plus mauvais, tant il est vrai que la mode érode. Mon père est une femme de ménage est un film que Saphia Azzeddine a voulu frais, touchant, et garanti 100% « sans prétention ». A tel point que chacun d’entre nous aurait pu écrire le scénario : une mère dépressive accro à la télé, une grande sœur idiote et futile, un jeune héros qui défie les lois de la reproduction sociale en s’imposant d’emblée comme un futur agrégé de lettres, et un père…femme de ménage. Nous sommes plus proches, désormais, de la série américaine cucul la praline façon Madame est servie que du vaudeville grinçant façon XIX°. Mais prenons garde à ne point nous laisser abuser par l’apparente simplicité de cette fiction, qui aborde toutefois des sujets qui dérangent. Là-dessus, le Parisien nous décille : Mon père est une femme de ménage, c’est avant tout « une vision de la banlieue qui s’éloigne des clichés ». Dommage qu’il ait fallu pour cela s’éloigner également de tout souci de vraisemblance.

Au-delà de la qualité (ou pas) de tel ou tel de ces films, au-delà de l’acuité plus ou moins grande de l’analyse des rapports de classes portée par ces fictions, ces trois films soulèvent une question : à travers ces gens de maison drôles et souriants, de leur détermination face à l’adversité, à travers la figure enjolivée du domestique devenu héros des temps modernes, ne chercherait-on pas, incidemment, à nous accoutumer à l’idée de déclassement et à nous rendre presque désirable la condition ancillaire ?


1 Karl, pas Groucho, même si on parle de cinéma.
2 En vérité, l’action se passe en plein Charles de Gaulle, mais c’était juste pour le plaisir de citer Desproges.


jeudi 14 avril 2011

Libye : "pensée complexe" contre "pensée-réflexe"


Les tiraillements commencent à pénaliser l’action de la coalition engagée en Libye. Pour essayer d’y mettre un terme, l’OTAN, qui assure le commandement militaire de l’opération Aube de l’Odysée, devait se réunir jeudi 14 avril à Berlin.

Ses membres ont du pain sur la planche, tant les sujets d’incertitudes sont nombreux. A la crainte, légitime, de l’enlisement, s’ajoute la nécessité de clarifier les objectifs d’une opération déclenchée dans l’urgence, sans que la question des fins n’ait été clairement tranchée. S’agissait-il seulement, de protéger les civils ? Peut-on « gagner » cette guerre sans déployer de troupes au sol, chose que la résolution 1973 interdit ? Et que signifie « gagner » la guerre de Libye ? Demeurons-nous dans une logique d’appui aux insurgés, telle qu’annoncée ? Saurons-nous nous satisfaire d’une sortie de crise négociée, avec l’un ou l’autre des caciques du régime ? Ou, en bons Occidentaux toujours prompts à imposer la démocratie par le glaive, sommes nous, comme à notre habitude, dans une optique de « regime change », supposant la chute de Kadhafi, comme nous venons d’obtenir celle de Gbagbo en Côte d’Ivoire ?

C’est cette dernière hypothèse que soupçonnent les sceptiques de la première heure, ceux qui, non interventionnistes par principe voient dans toute action de force menée par « les Occidentaux » le signe d’une rémanence du messianisme néo-con, et l’expression cynique d’un crypto-colonialisme atavique. Pour ces derniers, l’intervention en Libye n’est qu’une synthèse de tous les « monstres » que peut générer l’association mortifère des « bons sentiments » avec la recherche crue de vils intérêts. Ainsi, Kadhafi est-il perçu comme un nouveau Saddam, et cette guerre comme un « policy mix » entre celle d’Irak en 2003, et celle qui conduisit aux bombardements de la Serbie par l’OTAN en 1999. La présence de BHL aux commandes de la machine médiatique lors de la décision d’entrée en guerre leur sert d’ailleurs de preuve tangible.

Pour ces pacifistes d’un nouveau genre, il est inimaginable que « les Occidentaux » (pour lesquels l’essentialisme est autorisé) puissent avoir intelligemment combiné la recherche de leurs intérêts de puissances avec la sincérité d’un devoir moral de protection. Il est inimaginable également que Bernard-Henri Lévy, qui s’est par ailleurs presque toujours trompé, puisse cette fois avoir raison. Les choses sont immuables, et ce qui fut sera, puisque « Sarkozy est cynique », et que « BHL est droit-de-l’hommiste ».

On ne contestera certes par que l’entrée en scène, aux prémisses de cette affaire, d’un intellectuel médiatique, en lieu et place du ministre des Affaires Etrangères nouvellement nommé, était d’un goût douteux. Ce que l’on peut contester, en revanche, c’est cette myopie des adeptes de la « pensée réflexe », qui choisissent d’être « contres » aujourd’hui parce qu’il étaient « contres » hier, sans accepter cette évidence : aucune situation n’est identique à la précédente. Et si l’on peut éclairer le présent à l’aune des évènements passés, il est en revanche absurde que considérer l’histoire comme un éternel recommencement.

Car la Libye n’est pas l’Irak, et Kadhafi n’est pas Saddam. L’Irak a été envahi à la hussarde par les anglo-américains arguant d’un mensonge quant à l’existence d’armes de destruction massives. Ils le firent par ailleurs sur un mode messianique, supposant que la « démocratisation par le haut » de l’Irak serait la première pierre à la démocratisation en cascade de tout le Moyen-Orient. Les évènements de Libye résultent bien d’un « effet domino », mais ce sont les exemples réussis de révoltes populaires en Tunisie et en Égypte qui en furent le déclencheur. Aucune intervention extérieure cette fois, mais un soulèvement interne, fruit de la détermination du peuple libyen. Ce sont bien les insurgés qui ont choisi les fins (la chute de Kadhafi), l’OTAN n’apportant pour sa part que des moyens.

Par ailleurs, ces moyens n’ont été mis en œuvre qu’alors que la révolte libyenne était sur le point d’être écrasée par un chef d’Etat ayant proféré des menaces d’une rare violence à l’endroit de son propre peuple, promettant un « bain de sang ».

Enfin, le cadre légal n’est pas comparable à celui de la guerre en Irak. L’entrée en guerre des Franco-Anglais en Libye s’est faite sur la base d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies, à laquelle même la Chine et la Russie n’ont pas opposé de veto. Quant à la Ligue Arabe, elle était à la fois consentante et demandeuse, quels qu'aient pu être par la suite les atermoiements d’un Amr Moussa soucieux de son image alors qu’il compte briguer prochainement la présidence de Égypte.

Les pourfendeurs systématiques de la non-ingérence moquent les guerres faites au nom des sentiments. Ils se font les hérauts de la realpolitik, qui ne devrait tenir compte que d’une chose : l’inviolable souveraineté des Etats. Ils convoquent le souvenir de l’ex-Yougoslavie et nous rappellent combien l’on se trompa, en imaginant que la Seconde guerre mondiale était vouée à se rejouer sans cesse, en assimilant Milosevic à Hitler, les bosniaques à des résistants, et en voulant s’épargner à tout prix d’être de nouveaux « munichois ».

Ce faisant, ces phobiques de la « moraline » et du « droit-de-l’hommisme »  se muent eux même en exégètes myopes de l’Histoire. A leur tour, ils soupçonnent le néo-conservatisme et l’occidentalisme de déterminer chaque décision. A contretemps, ils voient l’esprit du « bushisme » à l’œuvre partout, et tous les dictateurs sont pour eux des Saddam. Ainsi deviennent-ils aussi anachroniques que ceux qu’ils se sont toujours fait un devoir de combattre.

Elisabeth Lévy et Gil Mihaely écrivent avec raison: « rien n’est plus déprimant que les positions prédéterminées, les automatismes de pensée érigés en principes, les analyses imperméables à la complexité du réel ». Cela est aussi vrai pour ceux qui dénoncent Munich tout le temps que pour ceux qui voient l’Irak partout. Car la « pensée-réflexe » n’épargne ni les tenants sirupeux de « l’empire du Bien », ni les « realpolitciens » autoproclamés, les anticonformistes structurels, et les « jamais d’accord » pavloviens. Contre elle, efforçons nous de « penser complexe ».



dimanche 10 avril 2011

Valérie Pécresse, ou le féminisme à visage humain






« Dans ma bibliothèque » est un petit blog vidéo dont l’objet est de faire découvrir aux internautes les goûts littéraires et musicaux de personnalités. C’est là que je suis tombée, sidérée, sur cette caricature d’autopromotion par la vacuité mettant en scène Valérie Pécresse « dans sa bibliothèque ». Le spectacle d'un ministre de la République se prêtant sans vergogne au simagrées inventées par quelques communicants manifestement pervers pose en effet quelques questions sur la manière dont les  grands commis de l'État envisagent désormais "l'incarnation" de leur fonction.

Accueillant une petite équipe vidéo dans la fausse intimité d’un intérieur désincarné, la ministre tirée à quatre épingles enfile les poncifs comme des perles, en nous présentant ses lectures très « romantico-popu », dans une attitude hyper-empruntée que l’on eût volontiers attribué, de prime abord, à une grande bourgeoise ne s’encanaillant jamais au-delà de la lecture d’un Jane Austen.

Rien de très « british gentry », pourtant, dans la bibliothèque de Valérie Pécresse. Ce qui n’empêche pas que l’on y trouve avant tout, comme elle nous l’annonce satisfaite, « des livres de femmes ». Et d’apprendre, un peu incrédule, qu’ils « la racontent ». « N’en déduisez pas que je suis féministe, vous auriez raison » prévient l’hôtesse : ça promet d’être bigrement subversif !...

Parmi ces ouvrages « un barrage contre le Pacifique » de Margueritte Duras, hommage à « l’esprit de résistance », dont on imagine combien il doit être familier à Mme Pécresse. Celle-ci décrit l’ouvrage comme une sorte de « mythe de Sisyphe vu par les femmes » dont on restera longtemps à se demander en quoi il peut bien différer du mythe de Sisyphe « lambda », vu par les hommes. Vient ensuite « le bébé » de Marie Darrieussecq, qui exalte « la maternité comme on la voit toutes, c'est-à-dire cette merveille », quoiqu’en puissent dire les Badinter de tout poil et autre pisse-froid qui nous rebattent les oreilles avec les nausées du premier mois, les douleurs de l’accouchement et les vergetures post-gestation. Enfin, « la joueuse de Go » de Shan Sa, est l’un des innombrables livres étrangers qui témoignent s’il en était besoin de l’ouverture d’esprit de Valérie Pécresse : éprise de world-culture, cette aventurière de la première heure avoue raffoler de « l’exotisme ». Surtout lorsqu’il est vécu loin des dangers du paludisme et des Jivaro coupeurs de têtes, même si « rien n’est jamais plus beau qu’une touriste blonde (…) juste avant que sa tête dans la jungle ne tombe » (Muray).

Féministe ? Assurément. Ce n’est pas Pécresse qui nous recevrait dans sa cuisine au milieu de sa batterie de casseroles comme le fit "l'épucurien" Hervé Morin le 1er janvier. Pourtant, il n’y a pas que des « écrivaines » dans la bibliothèque de la ministre.  Il y a aussi des hommes. « J’en ai retrouvé », jubile-t-elle en brandissant…des CD de musique ! Chez les Beauvoir du XXI° siècle, l’humanité est en effet coupée en deux. Les femmes, tendres et rêveuses se languissent en écrivant des vers pour exprimer le trouble qui les étreint au doux soleil de la fin du jour. Les hommes, solides et rugueux braillent en jouant de la gratte. Et comme « sans la voix des hommes, on n’y arriverait pas », Pécresse a choisi Léonard Cohen et sa « voix de basse exceptionnelle ». Pas bégueule, elle a aussi choisi Renaud, ce motard tatoué qui aimait Mitterrand et conspuait Thatcher : on vous avait prévenu que ce serait subversif.

Arrivent enfin les films, au premier rang desquels « le père Noël est une ordure », qu’on regarde en famille chez les Pécresse et dont on récite les dialogues par cœur. Ah, que ça fait chaud au cœur ce côté « comme tout le monde » ! Suffisamment « popu » pour nous venter les mérites d’un film « franchouillard » avec l’Encyclopédia Universalis arrière plan quand nous nous attendions plutôt à l’œuvre complète de Fellini avec le Littré en toile de fond. Suffisamment trans-générationnelle pour avoir fait l’impasse sur le trop récent « bienvenue chez les Chtis », mais pas suffisamment « plouc » pour avoir déballé ses « bronzés font du ski »…

On poursuit la séquence sur « Casablanca », « THE film d’amour » parce que, personnalité dense et complexe, traversée de contradictions et de combats intérieurs, l’oratrice est « féministe, mais romantique ». Puis on achève sur « vas, vis et deviens », « beau film sur la tolérance » et sur « la différence » qui narre l’histoire d’un « petit africain » se faisant passer pour un juif : pour le couplet sur l’exotisme, voir supra.

Avant que la caméra ne s’éteigne laissant le spectateur plongé dans un abîme de perplexité, on apprendra que Valérie Pécresse rêve quant à elle de découvrir la bibliothèque de Luc Besson. Ce qui témoigne combien la ministre n’a pas feint, et combien elle possède l’authentique imagination des vrais artistes : pour concevoir que Besson puisse posséder une bibliothèque, il faut avoir une certaine appétence pour la fable.

vendredi 8 avril 2011

L’Europe à géométrie variable ? Les eurosceptiques en ont rêvé, les eurobéats l’ont fait.



Ils furent quelques-uns, jadis, à plaider en faveur d’une Europe « à géométrie variable ». Leur voix était peu relayée, et pour cause : ils plaidaient pour une Europe des petits pas, une Europe politique, qui se construirait au gré de l’adhésion volontaire à quelques grands projets de Nations demeurées maîtresses de leur destin. Mais cela n’était pas à la mode. Il fallait que cette Europe fût quasi fédérale, et qu’elle avançât d’un bloc, à six, à quinze, à vingt-sept, façon « marche ou crève ». Et gare aux « mauvais élèves  qui se rendraient passibles des « mécanismes de sanctions ».

Aujourd’hui pourtant, force est de constater que l’Europe « à géométrie variable » s’est imposée de fait. Un seul bémol : la figure géométrique est imposée plus que choisie, et ne demeure variable que l’ampleur des concessions faites par les Nations en termes d’abandon de leur souveraineté.

Cela est vrai en politique étrangère, où l’Union européenne a achevé d’asseoir sa réputation mondiale de « nain diplomatique » avec l’affaire libyenne. En dépit de l’énergie déployée par la « haute représentante » Catherine Ashton pour occuper le terrain médiatique dès le début des révoltes arabes, les choix majeurs ont bien évidemment été fait par les Etats en fonction de leurs intérêts propres et dans une impression de désordre peu commune. La « Françallemagne » a connu une crise de couple remarquée, la France décidant de s’embarquer avec la Grande-Bretagne dans l’aventure libyenne, cependant qu’elle était lâchée au Conseil de sécurité de l’ONU par une Allemagne toute à sa détestation historique de la guerre dont on ne sait plus s’il s’agit d’un prétexte fallacieux ou d’une phobie rémanente.

Mais la « géométrie variable » européenne est également observable dans le domaine économique et monétaire, y compris au sein de la zone Euro. Pourtant, on crut longtemps que le partage d’une même devise serait la garantie d’une solidarité intangible, et que l’adoration commune d’un même veau d’or tiendrait lieu de « projet de paix perpétuelle ». Las, il est désormais notoire que la zone Euro compte deux catégories de membres. Il y a d’une part le « noyau dur », les pays « du socle », ceux pour lesquels le Figaro du vendredi 8 avril nous annonce fièrement que « la reprise se confirme ». Grâce à leurs belles performances, « la BCE (qui) n’avait pas modifié ses taux depuis mai 2009 » va enfin pouvoir donner un petit tour de vis monétaire.

Peu importe que, d’autre part, certains de nos partenaires connaissent une crise de la dette sans précédent. Peu importe que leurs gouvernements tombent pour avoir fait subir à leurs peuples d’insupportables plans d’austérité, ajoutant à l’insécurité économique une angoissante instabilité politique. Peu importe qu’incapables de se refinancer sur les marchés, ils soient contraints de mendier leur survie à la « triade des sigles » (MESF : mécanisme européen de stabilisation financière, FESF : fonds européen de stabilité financière, FMI : fonds monétaire international). Et peu importe, finalement qu’ils finissent par quitter la zone euro, puisque ce ne sont, après tout, que des pays « périphériques ». Ils furent un temps appelés « pays du Club Med », et Patrick Artus disait d’eux « réindustrialiser (les pays du Sud) n’aurait aucun sens (…). Une union monétaire doit justement permettre aux pays de se spécialiser différemment (…). Il faut nous faire à l’idée qu’à très long terme coexisteront des pays d’économie de services et des pays d’économie industrielle, qui n’auront pas les mêmes niveaux de salaires (…). l’Espagne, qui a des plages ensoleillées, se spécialise naturellement dans le tourisme ».

Passion des sigles abstrus ou lucidité quant au fait que la fréquentation des plages ensoleillées d’Espagne est devenue un peu chère sous l’effet d’un Euro structurellement surévalué, les « pays de Club Med » sont ensuite devenus les PIIGS (Portugal, Italie, Irlande, Grèce, Espagne). Aujourd’hui, ils sont simplement « périphériques ». Et peut-être, aussi, un peu « anecdotiques ». Car, pour Jean-Claude Trichet, la priorité ne semble pas être au sauvetage des pays du pourtour. Le banquier central l’affirme : la priorité, c’est la lutte contre la hausse des coûts : « la maîtrise de l’inflation, c’est la condition de la croissance et des emplois ».

Voilà une logique toute malthusienne que ne renieraient pas nos voisins Allemands. Maîtrise des coûts, contraction de la demande intérieure, démographie en berne, et, désormais, isolationnisme diplomatique, la patrie du grand Nietzsche semble avoir rompu avec la « volonté de puissance » chère à l’exubérant philosophe, pour se claquemurer derrière la sauvegarde craintive et étriquée de ses intérêts comptables.

Il faut dire que, pour l’Allemagne, la surévaluation calamiteuse de la monnaie unique a plutôt des avantages. Accordée comme un gage du président Mitterrand au chancelier Kohl pour qu’il accepte de se départir se son Mark, « l’Euro fort » ne pénalise par les exportations allemandes, dopées par l’aura du « made in Germany » : les avantages comparatifs de l’Allemagne résident dans la qualité de ses produits, non dans leur prix. Mais ce n’est pas tout. Notre voisin germain contient également l’enchérissement de ses produits en pratiquant une politique systématique de déflation salariale, c'est-à-dire de gel des salaires, permise par cette discipline collective et cette cogestion syndicale qui fondent le « capitalisme rhénan » cher à Michel Albert. Enfin, la République fédérale bénéficie des bas coûts de production des pays de la Mitteleuropa où elle délocalise, tout en les dépouillant de leurs diplômés pour combler son propre déficit de « jeunes ».

Quant à nous, français arc-boutés sur nos « avantages acquis », latins écervelés avides de jouir, nous ne disposons sans doute pas d’une working-class aussi « résiliente » que l’allemande aux aléas de la contraction salariale. Aussi, peut-être devrions envisager, sans attendre que Moody’s et consorts ne nous ravissent notre « triple A », à nous débarrasser de la monnaie unique.

A défaut, prenons garde à conserver à nos côtés nos partenaires d’Europe méditerranéenne, que leur calvaire économique pourrait convaincre de revenir en ordre dispersé à leurs monnaies nationales. A trop chérir la rigueur glacée et à trop mépriser les « plages ensoleillés », il se pourrait qu’un jour, nous devenions, seuls, le pays « du Sud » d’une Europe-croupion recentrée sur l’Allemagne et le Benelux. Or si la géométrie peut-être variable, la géographie, elle, ne l’est jamais. Alors, le « périphérique », ce serait nous.

mardi 5 avril 2011

Laïcité toilettée et outrances laïcardes : le grand écart de l'UMP


C’est donc hier que se tient le petit conclave UMPiste sur la laïcité. Il devait ressembler à quelque chose d’intermédiaire entre le congrès du parti radical et la cabine téléphonique, si l’on en juge par le nombre de responsables de droite à s’être fait porter pâles. Quoiqu’il en soit, la chose semblait, la veille encore, assez mal engagée. Les « 26 propositions » de Jean-François Copé avaient en effet été en partie éclipsées par la dernière sortie de Claude Guéant, pour lequel l’accroissement du nombre de fidèles musulmans « pose problème ».

Il faut dire que le parti majoritaire a le don de générer, au sujet de la laïcité, d’inextricables confusions. Le grand écart est en effet devenu permanent entre les prêches en faveur d’une « laïcité  toilettée », et les déclarations abruptes d’obédience « laïcardes ». Le président de la République se fait volontiers héraut de la première, tandis que Guéant frise le record de France de nigauderie dans ses tentatives de promouvoir la seconde, chacun des deux ayant en commun d’être un multirécidiviste.

A Saint-Jean de Latran, Nicolas Sarkozy avait estimé que « longtemps la République laïque (avait) sous-estimé l’importance de l’aspiration spirituelle », tout en se réjouissant qu’elle n’ait jamais eu « le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes ». Lesdites racines se portaient toujours bien lors de la visite présidentielle au Puy-en-Velay, même si le chef de l’Etat n’a pas manqué d’y saluer également « les racines juives ». Le pays enchanté de la « laïcité toilettée » jouxtant le royaume de la « diversité », il convient que tout le monde en ait pour ses « racines ».

Il faut dire que Sarkozy est un défenseur de la première heure de la laïcité « ouverte », également appelée laïcité « positive », ce qui permet de sous-entendre à peu de frais que la laïcité tout court  est à la fois fermée et négative. On jette ainsi la suspicion sur un concept dont on laisse accroire qu’il serait l’ennemi numéro 1 des religions. Comme le dit la philosophe Catherine Kintztler, on « adjective » la laïcité pour préparer les esprits à son futur amendement.

A cet égard, l’intervention récente des six principales religions de France dans le débat public, même s’il s’agissait de demander l’annulation du débat Copé, n’a pu déplaire totalement au président Sarkozy. La belle unanimité affichée par les représentants des cultes, permet en effet de se féliciter du caractère « responsable » de ces derniers, qui plaident d’une seule voix en faveur de la laïcité. De plus, il accrédite l’idée de l'œcuménisme comme substitut raisonnable à l’idéal laïc. Enfin, dans leur tribune du 29 mars, les patrons des différentes religions affirmaient, au sujet de la loi de 1905, que « les modalités d’application de ses principes restent toujours perfectibles », tout en se réclamant du rapport MACHELON de 2006, qui préconisait le financement public de lieux de cultes. Aubaine, pour une droite adepte de la laïcité « toilettée », qui flatterait volontiers un électorat composé de fidèles en en tous genres, en leur concédant le financement public de lieux de prières. Aubaine également pour une droite libérale qui semble considérer la religion comme le dernier des « services publics » qui vaille la peine d’être financé, comme si elle avait vocation à prendre le relais d’un Etat providence moribond. S’achemine-t-on, comme le redoute Henri Pena-Ruiz, vers « un encouragement des confessions religieuses à prendre le relais de l’Etat social défaillant, et ce sur un mode caritatif » ?

Quant à l’idée du financement public des lieux de culte, elle ne doit pas déplaire non plus à ceux qui, à l’autre bout de la majorité présidentielle, ont été désignés pour séduire non plus les différents pasteurs et leurs ouailles, mais les électeurs de plus en plus nombreux d’un Front national désormais champion de France du combat laïc. Sans doute Claude Guéant ne renierait-il pas le financement public de quelques mosquées, que l’on présente de plus en plus fréquemment comme un antidote aux financements venus de l’étranger d’une part, et comme un moyen de contrôle des musulmans d’autre part. Comme s’il était acceptable que l’Etat achète un droit de regard sur l’exercice de cultes dont la loi de 1905 vise justement à garantir la parfaite liberté !

Mais Guéant s’est surtout illustré ces derniers temps en tant que porte-voix « laïcard » du parti présidentiel, via cette stupéfiante déclaration : « les agents des services publics ne doivent pas porter de signes religieux, manifester une quelconque préférence religieuse, mais les usagers du services publics ne le doivent pas non plus ». Devra-t-on désormais, ôter sa médaille de baptême dès lors qu’il s’agira d’aller acheter un timbre à la Poste ? Ou cette saillie, comme c’est le plus probable, ne s’adresse-t-elle qu’aux seuls musulmans, et notamment aux porteuses de voile ?

Si tel est le cas, il convient de rappeler d’urgence au Ministre que le régime de laïcité n’a jamais eu pour objet d’interdire aux croyants l’expression de leur foi dans « l’espace public ». Contrairement à une idée trop communément admise, l’idéal laïc ne repose pas sur séparation public / privé. Catherine Kintzler l’a bien compris, qui distingue quant à elle deux types d’espaces : d’une part, « l’espace de constitution des droits et libertés, c'est-à-dire le domaine de l’autorité publique », où la neutralité est de rigueur, et d’autre part « celui de l’exercice de ces libertés », autrement dit « l’espace civil », régi quant à lui par le principe de tolérance. Dans la rue, dans les commerces, mais également au bureau de Poste ou dans le métro dont on est usager, il est permis d’exprimer son appartenance et ses croyances dès lors qu’on ne trouble pas l’ordre public. Cette façon toute nouvelle de vouloir purger « l’espace public » de tout signe d’appartenance religieuse ne dénote en rien d’un attachement à la laïcité, mais au contraire d’une dérive « laïcarde », essentiellement dirigée contre l’Islam, et dont l’objectif à peine voilé est de courtiser les électeurs de Marine Le Pen. Pour imaginer où cela peut conduire, il suffit de se pencher sur la perte progressive du sens commun observable chez cette « extrême droite saucisson-pinard » constituée de Riposte laïque et du Bloc identitaire, qui entend désormais « interdire la religion musulmane » et favoriser le retour progressif des musulmans en terre d’Islam.

Laïcité « toilettée » d’une part, visant à saper progressivement les principes posés par la loi de séparation des églises et de l’Etat, dérive « laïcarde » d’autre part, prétendant bannir toute expression publique de l’appartenance religieuse, tels sont les récifs entre lesquels navigue (à vue) le parti majoritaire, dans une confusion spectaculaire. Entre les deux, une seule et unique constante : l’exaltation de plus en plus fréquente des « racines chrétiennes » de la France.

François Baroin, rapporteur peu enthousiaste du débat UMPiste sur la laïcité, affirmait hier matin espérer clore au plus vite ce chapitre pour investir à nouveau les problématiques « sociales ». Voici une espérance aux allures fort raisonnables.

dimanche 3 avril 2011

Pénétrer l'arène




Lorsque j’ai ouvert mon blog et l’ai intitulé « l’arène nue », j’ai souhaité répondre à un double impératif. D’abord, en tant qu’amoureuse des mots et déterminée à le faire savoir de manière ostensible et sans ambiguïté, j’ai voulu faire un « trait d’esprit ». L’arène nue, c’était avant tout la féminisation du « Roi nu », pour souligner toute la noblesse de la chose. Par ailleurs, je témoignais à mon lectorat futur et putatif qu’en cliquant sur mon URL, il entrait dans un lieu où, à défaut de faire couler le sang, nous ferions fuser les idées. Derrière « l’arène nue », il y avait donc la volonté combinée de jouer avec les mots tout en invitant au combat à mains nues tous les cyber-Spartacus que l’audace et l’intrépidité amèneraient jusqu’à moi.

En revanche, il n’y avait aucune arrière-pensée commerciale. Ou alors très peu. J’affirme aujourd’hui n’avoir que très modérément flirté avec l’idée trivialement publicitaire que le mot « nue » rédigé au féminin m’attirerait quelques visiteurs du soir échoués là par erreur au détour de la quête d’une vidéo pornographique dont la découverte aurait été différée par un symptôme dysorthographique. Bref, la pensée qu’un pauvre type pourrait se rendre sur mon site parce qu’il cherchait une Reine en tenue d’Eve ne m’a que furtivement effleurée. Puis elle s’est envolée…jusqu’à ce que je m’avise récemment d’étudier les principaux « mots clés » qui avaient drainé sur l’arène le plus grand nombre de visiteurs. Et je puis désormais l’affirmer : on ne dira jamais assez combien sont intriqués le sexe et la politique.

A l’heure où j’écris ces lignes, la requête qui m’a valu le plus grand succès est en effet la suivante : « Marine Le Pen nu » (25 visiteurs en dix jours), aussitôt suivi de « Marine Le Pen nue » (16 visiteurs), puis de « Marine Le Pen nus » (5 visiteurs). Outre le fait que l’emploi intempestif du masculin et du pluriel s’agissant de Marine Le Pen accrédite la thèse du symptôme dysorthographique dont je n’avais d’ailleurs jamais douté de la pertinence, ce total de 36 visiteurs en dix jours cherchant à s’enquérir de la nudité de Marine le Pen me laisse tout de même songeuse. La patronne du Front national serait-elle devenue le nouvel étalon[1] du sex-appeal au féminin ? L’idée mérite peut-être qu’on s’y arrête. Un blogueur ami, Antidote, n’avait-il pas déjà repéré un texte d’une hallucinante vulgarité qui, paru dans Libération du 17 mars, disait au sujet de Le Pen : « Si je n’étais pas féministe et partisan de la parité au Parlement, je me serais dit que c’est exactement le genre de fille qu’on a envie de sauter entre deux portes en espérant qu’elle vous demande de lui donner des baffes avant de jouir ». Voilà de quoi faire pâlir la folliculaire que je suis quand elle songe que c’est avec ce genre d’idées en tête que quelques handicapés de l’accord des adjectifs épithètes ont osé pénétrer l’arène[2]

Je note en revanche que, paradoxalement, celui de mes articles qui met en scène à la fois Rachida Dati et Rama Yade ne m’a valu aucun « Dati nue » non plus qu’aucun « Yade nue ». Rétrospectivement, je m’en étonne. Selon toute vraisemblance, on cesse d’être un sex-symbol dès lors qu’on ne fait plus la « Une » de l’Obs. A moins que l’attrait pour la nudité des femmes « de type franchement basané »[3] n’ait été remplacé, au gré des contingences internationales, par un intérêt plus marqué pour celle des femmes « de type carrément étranger »[4]. Tel doit être le cas, si j’en juge par les quelques « une afghane nue »,  « une femme libyenne nue » ou « amazones Libye nues » trouvées ça et là. Cette ouverture vers l’international semble confirmée par cette étrange occurrence : « résolution Conseil de Sécurité NU », que j’avoue n’avoir rencontrée qu’une seule fois.
Les « journées dédiées » semblent être elles aussi un excellent substitut du viagra. Par exemple, mon texte sur la Journée de la Femme paru début mars m’a valu les requêtes suivantes : « journée de la femme nue » et « journée du nu ». Hélas, je n’ai découvert qu’un peu tard qu’hier avait eu lieu la « journée internationale de la bataille de polochon ». C’est regrettable, car en couvrant cet évènement majeur du festivisme sans frontière, j’aurais pu tripler mon audience à peu de frais. Imaginez un peu ce qu’aurait pu donner l’association presque fortuite du champ lexical de la femme dévêtue et de celui des accessoires du plumard….Cela dit, je me rattraperai facilement pour la Gay Pride. Une requête dont je me demande bien comment elle a pu diriger quelqu’un vers l’arène, m’en donne un avant-goût : « jeune gay mis à nu ».

Avant que je ne créée l’arène, quelqu’un me disait que pour un blog, le titre, c’est primordial. « Il faut qu’il soit unique », conseillait-il. J’ai dû ne rien comprendre, car mon titre, loin d'être du genre pudique est plutôt du style « nudique ». Je n’en veux pas à mes visiteurs. Allez, je vous l’avoue, mon très grand intérêt pour l’international et le « type franchement basané » m’a amené quelques fois, moi aussi, à cliquer « Barack Obama nu ». Mais je ne vous fournis pas le lien : c’est un site politique, ici !


[1] Sans jeu de mots ni arrière pensée : voyons, à quoi songiez-vous ?
[2] Cela dit, en vertu de ma récente expérience érotico-marketing, j’enjoins vivement Philippe Catherine à troquer  sa chanson « Marine Le Pen, non non » pour un « Marine Le Pen, nue nue » : tube garanti.
[3] Comme disait Desproges, Dieu ait son âme.
[4] Comme je le dis moi-même, Dieu lâche la mienne.