mardi 31 mai 2011

(Ré)apprendre la démocratie : les révoltés des deux rives



« Comparaison n’est pas raison » nous dit la « sagesse populaire » à laquelle il serait bon de revenir parfois, tant on semble avoir oublié dans nos contrées le sens de ces deux mots là. Nous ne feindrons donc pas de croire avec Olivier Besancenot que nous sommes à l’aube d’une révolution mondiale, initiée par les peuples arabes et reprise à leur compte par les Indignés de la Puerta del sol. Peut-être un avatar inattendu et moins poussif de l’Union pour la Méditerranée vient-il simplement d’éclore, avec pour ciment principal une communauté de colère.

Comparaison n’est pas raison, et nous n’irons pas jusqu’à comparer des mois de révolte ininterrompue au Yémen, des centaines de morts en Syrie et une guerre en Libye avec les quelques grappes de jeunes français réunis il y a peu sur la place de la Bastille. D’aucuns seraient résolument indignés d’un parallèle hâtif entre des peuples bravant d’implacables tyrans et d’autres, « nantis » de la rive Nord, protestant contre les plans d’austérité rendus nécessaires par la traditionnelle négligence gestionnaire des PIIGS européens.

Comparaison n’est pas raison, mais un certain déterminisme nous conduit tout de même à penser que « les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets ». Quels sont donc ces griefs communs que peuvent avoir des peuples arabes dominés d’une main de fer par des dictateurs sans concession, et cette jeunesse européenne vivant en plein cœur de la joyeuse matrice libérale-libertaire et parfois même gouvernée par d’aimables leaders socialistes ?

Il faut se souvenir que c’est d’abord une crise sociale qui mit le feu aux poudres en Tunisie : c’est le suicide du jeune Mohamed Bouazizi choisissant l’immolation après s’être vu confisqué son outil de travail, qui déclencha cette « révolution du jasmin » éminemment contagieuse. Il faut dire que dans ce pays du Maghreb, le taux de chômage global était estimé à 14% fin 2010, mais que celui des jeunes diplômés atteignait presque le double. Par ailleurs, les quelque 25 000 migrants fraîchement débarqués en Italie au grand dam de Claude Guéant et de l’agence Frontex ne sont à l’évidence pas des réfugiés politiques. Après la chute de Ben Ali, seule une solide motivation économique a pu conduire ces tunisiens à tenter l’aventure européenne.

En Europe, personne ne niera que l’épuisement des peuples a également et avant tout des causes sociales. N’en déplaise à ceux que l’amitié a aveuglés au point de leur faire apparaître Dominique Strauss-Kahn en sauveur de la Grèce, le taux de chômage est de 16% dans ce pays, et dépasse 40% chez les jeunes de moins de 25 ans. Quant à l’Espagne, elle peut afficher le triste record d’avoir vu son chômage bondir de 9% à 21% en trois ans, soit dix points de plus que la moyenne européenne. A cela, il convient d’ajouter l’érosion continue du pouvoir d’achat, et l’étrangloir que constituent ces dettes publiques de plus en plus difficilement finançables, en tout cas si l’on compte y parvenir en baissant les salaires et en conservant eu Euro structurellement surévalué, anéantissant dans une même euphorie libérale toute perspective de relance par la demande intérieure comme par les exportations.

Dans le monde arabe, l’étincelle fût économique, et l’explosion fut politique. Rien de tel à redouter chez nous, qui vivons dans de grandes démocraties tellement fières d’elles-mêmes qu’elles n’hésitent pas à s’exporter, même si elles sont également, pour certaines d’entre elles, largement surévaluées. Mais que penser de démocraties où le choix des peuples est sans cesse ignoré ? Que penser, en effet de ces gouvernants socialistes de Socrates à Papandréou en passant par Zapatero, qui mettent en œuvre des politiques économiques d’une rigueur mortifère pour complaire à cette Europe désincarnée supposée leur venir en aide ? Les électeurs socialistes d’Espagne avaient d’ailleurs senti venir le coup, eux qui criaient « ne nous trahis pas » à leur nouveau leader au soir du 14 mars 2004.

Que penser de démocraties où l’on commandite un référendum pour se donner bonne conscience et l’on en confisque le résultat dès lors qu’il ne convient pas ? Alors que nous venons de célébrer discrètement le sixième anniversaire de la consultation volée où le « non » se transforma en « oui » par la grâce du traité de Lisbonne, souvenons-nous que les néerlandais dirent également « non » au projet de traité constitutionnel européen. Souvenons-nous également qu’on fit voter le peuple irlandais quatre fois pour approuver deux traités : celui de Nice, rejeté à 54% en 2001 et approuvé en 2002, et celui de Lisbonne, rejeté en 2008, et approuvé en 2009. A croire que dès lors que des questions européennes sont en jeu, la volonté des peuples devient une variable d’ajustement.

Bien sûr, nous ne ferons pas l’affront aux méditerranéens de l’autre rive de comparer les régimes autoritaires qu’ils endurèrent ou endurent encore avec le diktat des synthèses molles imposées par des technocrates dont on se demande à la fois qui ils sont, et d’où ils tirent l’immense pouvoir qui leur échoit. Mais, si nous avons en Europe le bel avantage de la liberté, au moins les Arabes ont-ils le privilège de pouvoir mettre un visage sur ceux qu’ils veulent chasser.

Que mettront-ils à la place ? Cette question nous taraude, car il semble que les partis dits « islamistes modérés », d’Ennahda en Tunisie aux Frères musulmans en Egypte, aient le vent en poupe sur les côtes Sud de Mare Nostrum. Et cela nous rend sévères. Mais les démocraties balbutiantes doivent probablement faire quelques essais malheureux, avant d’atteindre leur régime de croisière. Ne pêchons pas par excès d’impatience.

Quant à nous, par quoi remplacerions ces sociaux-libéraux et libéraux-libertariens qui se ressemblent et qui s’assemblent dans la vénération commune d’une supranationalité qui les exonère de leurs responsabilités en faisant d’eux les exécutants honteux d’un Empire du moindre mal [1] ? Il semble que les populismes de tout poil aient le vent en poupe sur les côtes Nord de la Méditerranée.  Sans doute les démocraties agonisantes sont-elles tentées de faire quelques essais malheureux lorsqu’elles ont tout essayé et que tout semble avoir échoué. Que ceux qui nous exhortent à la vigilance entament dès à présent leur examen de conscience. 

[1] Jean-Claude Michéa, L'enpire du moindre mal - Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007 

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vendredi 27 mai 2011

Les "féministes" contre DSK : infortunes de la fausse vertu


« Nous ne savons évidemment pas ce qui s’est passé dans la suite 2806 du Sofitel de Manhattan ». Telle est probablement l’une des phrases les plus écrites et les plus lues dans la presse depuis le dimanche 14 mai 2011. D’abord mise à toutes les sauces par les amis et défenseurs de Dominique Strauss-Kahn désireux de marquer ainsi leur attachement à la présomption d’innocence, elle est désormais abondamment recyclée par des « féministes » qui n’hésitent pas à témoigner ainsi de leur appétence pour la présomption de culpabilité.

Selon un certain nombre d’entre elles, l’affaire DSK aurait en effet donné lieu à une orgie de propos inqualifiables prononcés par des phallocrates impénitents, nostalgiques du droit de cuissage et de la barbarie d’ancien régime. Un nouvel avatar de la « France moisie » se révèlerait à nous, sous les traits d’une « France sexiste », dont le caractère éminemment réactionnaire serait d’ailleurs révélé par un antiaméricanisme d’un nouveau genre consistant en une critique implacable des méthodes de la justice et de la presse étasuniennes. Comble du paradoxe, le chef de file de ce néo-patriarcat américanophobe serait Bernard-Henri Lévy, ayant du même coup révélé son vrai visage, celui d’un abominable macho, et retrouvé le sens d’un mot suspect : la « nation ». Ne décrivait-il pas DSK comme l’homme ayant essayé de « mettre en œuvre des règles plus favorables aux nations prolétaires » ?

Bernard-Henri Lévy, donc. Mais pour qu’il y ait « déferlement » de paroles misogynes, encore faut-il lui adjoindre quelques soutiens. Sont donc cités en boucle le « meurtre médiatique » de Robert Badinter, le fameux « il n’y a pas mort d’homme » de Jack Lang, et l’inénarrable « troussage de domestique » de Jean-François Kahn. Voilà pour le déferlement. Et peu importe que l’un d’entre eux se soit auto-condamné durement puis excusé : coupable un jour, coupable toujours.

Les « féministes » françaises viennent donc de s’éveiller avec horreur dans un monde atrocement inégalitaire où les femmes vivent murées dans un silence de plomb: « en France, la présumée victime n’aurait pas osé porter plainte », nous explique-t-on très assuré. A l’inverse, les hommes, notamment les caciques de l’élite politico-médiatique, pourraient se permettre tous les écarts de langage sans être jamais inquiétés. Ainsi l’humanité se diviserait-elle en deux camps irréductibles : les femmes, toujours victimes, les hommes, souvent suspects.

Il est possible que les phrases malheureuses énumérées ci-dessus soient en effet teintées d’un vieux fond d’empathie  masculine. Il est possible aussi qu’elles soient le reflet d’une solidarité de gens bien nés, dont témoigneraient quelques puissants au détriment d’une femme de ménage. Cette seconde explication est sans doute bien plus intéressante, mais aussi moins souvent évoquée. On a tellement pris l’habitude de raisonner en termes de conflits intercommunautaires que l’on oublie systématiquement la rémanence de la lutte des classes. Ainsi, à Christophe Guilluy qui déplorait « les individus ne sont plus prioritairement définis par leur position sociale mais d’abord par une origine ethnoculturelle » [1], on pourrait répondre que dans le cas présent « les individus ne sont plus prioritairement considérés en fonction de leur classe sociale, mais de leur appartenance sexuelle ».

Mille autres explications peuvent encore venir contredire la thèse du sexisme exclusif et généralisé. Le déni amical, ainsi exprimé dans Le Monde par Jean-François Kahn : « une amitié de quarante ans avec Anne Sinclair agissait en moi comme un refus d’admettre l’intolérable violence d’un viol ». Le déni « patriotique » de ces Français si nombreux à croire encore au complot tant leur paraît insupportable l’idée que l’homme qu’ils envisageaient de se donner comme président ait pu commettre l’irréparable. Le déni, enfin, qui nous rend si intolérable l’idée d’appartenir, avec l’auteur présumé d’un crime, à une commune humanité. Car si celui-ci a pu trébucher de la sorte, alors, demain, pourquoi pas nous ? Et de quelles horreurs devons nous craindre, à notre tour, d’être capables ?

Ces bribes éparses d’explications ne plaident guère, en tout cas, pour l’hypothèse du sexisme, de l’indifférence pour la délinquance sexuelle, et de la nostalgie d’un « absolutisme suranné considérant le viol comme un droit régalien » [2]. Au contraire, c’est l’effroi qu’inspire ce crime plus que tout autre qui conduit à refuser d’admettre qu’ait pu le commettre l’un de nos amis, ou l’un de nos leaders.

Cet effroi, assez généralement partagé par les hommes et par les femmes de ce pays, des féministes autoproclamées ont voulu se l’approprier, bien vite rejointes par quelques communautaristes grimés en antiracistes, flairant l’aubaine que constitue la négritude de la présumée victime. Un comité de soutien à Nafissatou Diallo a ainsi vu le jour sous la houlette de l’historien Claude Ribbe, obsessionnel de l’esclavage et pourfendeur tendance « afrocentriste » du crime de Napoléon [3]. Dans un invraisemblable communiqué, ce comité dénonce tout à la fois « le racisme, le sexisme, et l’islamophobie ». Pas moins. Ainsi, en lieu et place de ce que l’on a parfois appelé la « concurrence victimaire », voici venu le temps du « mille feuille victimaire », où toutes les minorités et autres stigmatisés du monde viennent proposer leur indignation particulière et chercher matière à régler leurs comptes.

Au final, on voit bien quels sont les ressorts de l’élan de solidarité féministe dont a soudain fait l’objet la présumée victime quelques jours après qu’on s’est lassé de parler du présumé bourreau. Alors qu’elle a choisi l’absolue discrétion, de bonnes âmes brandissent son nom sur des pancartes. Alors qu’on prétend vouloir rompre le silence qui l’entoure, on ne parle jamais d’elle, mais ce qu’elle représente, elle qui est à la fois femme, pauvre et noire. Et voici qu’elle disparaît à nouveau des écrans radars, troquant malgré elle son statut d’individu contre celui de symbole.

Hier, on affichait les images d’un Dominique Strauss-Kahn menotté entre deux US-cops, blême, détruit. Il n’était plus un homme, et même plus un coupable. Il était un trophée. Aujourd’hui, on chante sur tous les tons le nom « d’Ophélia », qui n’est même pas le sien. Elle n’est plus une femme, et même plus une victime. Elle est un prétexte.


[1] Christophe Guilluy, Fractures françaises, François Bourin Editeur, 2010.
[2] Cécile Alduy, Pour en finir avec le sexisme, Le Monde du 27 mai
[3] Le crime de Napoléon est un ouvrage très contesté de Claude Ribbe reprochant à Napoléon d’avoir rétabli l’esclavage en utilisant une législation comparée aux lois de Nuremberg. Selon Ribbe, Napoléon aurait également favorisé des gazages d’afrodescendants sur des bases ethniques.


lundi 23 mai 2011

L'animal, la morale et "la normale"




L’émotion suscitée par l’affaire DSK semble ne pas vouloir retomber, tant elle a secoué l’opinion publique en France, et au-delà. Tour a tour incrédules, captivés, apitoyés, puis scandalisés, incontestablement fascinés, nous n’en finissons plus de contempler sidérés la dégringolade d’un homme.

D’aucuns ont eu des mots malheureux, et parfois même impardonnables. Mais on a sans doute qualifié un peu vite de « sexisme » ce qui traduisait peut-être avant tout un sentiment de panique face à la chute implacable et foudroyante d’un grand de ce monde. Car si lui a pu tout perdre, à quoi tient notre destin à nous, les « ordinaires » ? Et si celui que la vie a tant gâté a réellement commis l’abjection qu’on lui reproche, de quoi devons nous craindre d’être capables, nous, les gens communs, les « lambdas » ?

Dès lors, il y eut du déni. Face à la fragilité d’un destin qui semblait pourtant tout tracé, certains ont voulu relativiser : « il n’y a pas mort d’homme ». D’autres ont imaginé une grande machination sur le mode complotiste, modalité classique pour se soustraire à l’angoisse. Selon Pierre-André Taguieff[1] : « dénoncer un complot est un mécanisme de défense facile. On simplifie le problème en lui donnant une forme claire et acceptable, et on s'offre ainsi une bouée de sauvetage dans un contexte d'incertitude et de désarroi ».

A présent vient temps du désir inextinguible de retour à « la normale ». Ainsi, chacun des candidats déclarés ou putatifs à la primaire socialiste soigne désormais sa bonhomie et se pique d’insignifiance. Martine Aubry a par exemple déclaré être est une « femme normale au sens où (elle) vit comme tout le monde ». Quant à François Hollande, qui souhaite devenir « le président du quotidien », il considère que vouloir un président normal, « ça ne fait plus sourire ». Dans ce domaine comme dans quelques autres, Marine le Pen avait déjà un coup d’avance, qui ne cesse d’appeler de ses vœux la « normalisation » du Front national. Las, s’il fut un temps où, pour la fonction suprême, nous eussions exigé un personnage exceptionnel, le présidentiable doit aujourd’hui exciper de son caractère ordinaire.

Puis sonne l’heure de se distraire. Après tout, nous l’avons bien mérité. Et quoi de plus normal, alors que s’achève le festival de Cannes, que de se rendre au cinéma ? C’est là que nous attend La conquête de Xavier Durringer, film pour le coup peu ordinaire, car premier du genre à mettre en scène un président en exercice.

En d’autres circonstances, ce film aurait déçu. Davantage concours d’imitateurs qu’œuvre cinématographique, il caricature plus qu’il ne raconte, nous ressert le Chirac super-sympa inventé par les Guignols de l’Info, et prend le parti de faire rire aux dépends d’un Villepin ridiculisé. Pourtant, dans ces temps troublés où l’on a dû renoncer à croire aux forts et aux puissants, quel délice de découvrir un Sarkozy commun, fragile, en proie à de banales passions et pleurant un amour qui s’achève !

La conquête, c’est en effet l’histoire de l’ascension d’un « type normal », qui pique des colères de gamin et mange du chocolat de manière compulsive. Mais c’est surtout l’histoire d’une élection présidentielle qui se joue dans l’intimité d’un couple, et d’un couple bien ordinaire : il se déchire, se sépare, se retrouve puis se quitte encore. Elle l’abandonne et il manque tout perdre, elle revient et il triomphe : la femme est l’avenir de l’homme.

Et puis, quelle chance : l’attendrissante fiction se prolonge en direct sous nos yeux ! Le candidat jadis délaissé est aujourd’hui un président comblé, doté d’une femme aimante qui lui donne un bébé. Qu’il est doux d’être ainsi ramenés à notre commune humanité, après avoir dû affronter bien malgré nous l’atroce révélation de notre commune bestialité.

Nicolas Sarkozy disait au sujet de l’affaire DSK « la gauche a perdu la bataille de la morale ».
Une déception amoureuse qui s’étale au cinéma, un amant blessé qui s’est reconstruit patiemment et attend désormais un enfant. Sarkozy compte-il gagner « la bataille de la normale » ?


[1] Pierre-André Taguieff est l’auteur d’ouvrages sur le phénomène complotiste tels La foire aux illuminés (Mille et une nuits, 2005) et L’imaginaire du complot mondial (Mille et une nuits, 2006).

mercredi 18 mai 2011

Affaire DSK : ne perdons pas la bataille de la morale !


Dans l’affaire DSK, le temps est maintenant venu de parler de la victime. Les associations féministes ont donné le coup d’envoi de cette nouvelle séquence tant il est vrai que la femme de chambre de l’hôtel new-yorkais a été peu évoquée jusque là. Pour « Osez le féminisme », il est grand temps de réparer cette erreur. « Il est très peu fait état de la présumée victime dans les différents sujets », tonne l’association. Que l’attention se soit d’abord focalisée sur DSK parce qu’il est à la fois directeur du FMI, ancien candidat favori des sondages à la primaire socialiste et surtout citoyen français semble ne pas être une raison suffisante. Et que la victime présumée paraisse avoir fait le choix de la plus grande discrétion possible semble n’avoir guère d’importance. Par souci d’équité paritaire, il convient de parler d’elle.

On a également pris soin de recueillir en urgence l’avis de quelques femmes politiques : c’est bien connu, en matière de viol, seules les femmes ont un avis. Exit l’idée que les hommes soient eux aussi capables d’humanité, donc de compassion. Exit aussi la honte éventuelle qu’éprouvent certains d’entre eux face au crime sexuel, honte collective que chacun assume nécessairement un peu en tant que représentant de la « gent masculine ». Ainsi, si les hommes publics sont habilités à parler autant qu’ils veulent de Dominique Strauss-Kahn, c’est aux femmes politiques que revient la charge de parler de (et pour) la victime. Ceci donne parfois lieu à des considérations de très haute volée comme ce rappel de Valérie Pécresse « si les faits sont avérés, la vraie victime est la jeune femme ». Comme si quelqu’un en avait douté…

Si l’on a peu parlé de la victime jusqu’alors c’est peut-être qu’on était occupé à parler d’autre chose. Depuis deux jours en effet, les commentaires vont bon train sur le principe de la présomption d’innocence, et sur le non-respect d’icelle qu’induit la divulgation de quantité de photos d’un Strauss-Kahn dévasté. La question méritait en effet d’être posée, tant certaines photos sont accusatrices en elles-mêmes, même exemptes de commentaires.

On aura beau conspuer les showmen de la police new-yorkaise, et cette mise en scène volontairement tapageuse d’un DSK menotté, on pourra vilipender le caractère implacable de la justice américaine, il demeure que c’est dans la presse française que ces images tournent à présent en boucle. Rien n’y fait, ni le rappel à l’ordre du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), ni la violation flagrante des dispositions de notre droit. Car l’article 35 ter de la loi du 29 juillet 1881 relatif à la liberté de la presse est clair. Il punit d’une amende lourde : « la diffusion (…) de l’image d’une personne identifiée ou identifiable mise en cause à l’occasion d’une procédure pénale mais n’ayant pas fait l’objet d’un jugement de condamnation et faisant apparaître soit que cette personne porte des menottes ou entraves, soit qu’elle est placée en détention provisoire ».

On ne reviendra donc pas sur les images de Dominique Strauss-Kahn have et abattu face au juge Melissa Jackson. Elles ont été largement commentées. On peut après tout considérer que la surmédiatisation de ce sinistre moment est une sorte de « rançon du succès », le prix à payer pour la surmédiatisation antérieure d’un homme à qui tout souriait, et auquel on promettait un avenir doré.  

On passera aussi sur la dramatisation teintée de sadisme qu’impliquent les descriptions apocalyptiques et les images de la prison de Rickers Island, « la pire des prisons américaines ». De même, on feindra d’ignorer les considérations émises par une batterie de psychiatres, psychanalystes et autres « experts » autour du thème « être un séducteur, est-ce pareil qu’être un violeur ? ». Après tout, il faut bien occuper le terrain jusqu’à vendredi, date à laquelle se réunira le fameux « Grand jury ».

En revanche, il est une chose sur laquelle il devient franchement délicat de passer. Difficile, en effet, de jouer l’indifférent alors que commencent à être publiés un peu partout des extraits de l’acte d’accusation qui incrimine Dominique Strauss-Kahn, avec un degré de détail qui va de l’allusion pseudo pudique au déballage façon « et si on se disait tout ? ». Car certains journaux manifestement déterminés à transformer leur lectorat en une bande de voyeurs pervers ne nous épargnent rien. Celui qui ignorait ce que recouvre la notion américaine « d’acte sexuel criminel » se trouve bien vite déniaisé.

Face à cet étalage de détails crus, on oscille entre l'écœurement scandalisé et le plaisir sadique, sentiments apparemment paradoxaux mais cependant bien assortis, comme le savent sans doute les amateurs de tabloïds, et comme on aurait largement préféré l’ignorer. C’est alors que l’on repense à deux choses. A la présomption d’innocence, une nouvelle fois bafouée, et de quelle façon ! Et à la présumée victime, puisqu’il convient à présent d’en parler. Alors, on se demande s’il est désormais possible de lui faire endurer pire que cette minutieuse description de son clavaire, si tant est qu’il ait eu lieu. C’est sur cela, sans doute, que devraient à présent se pencher les associations féministes.

Nicolas Sarkozy a déclaré que la gauche avait perdu la bataille de la morale. Cela n’est bien évidemment pas vrai. D’abord parce qu’à ce stade nous ne connaissons pas la vérité, ensuite parce que l’acte d’un homme isolé ne saurait discréditer tout un courant politique.

En revanche, à se repaître ainsi de cette affaire comme on se repaissait jadis des jeux du cirque, c'est nous, collectivement, les exhibeurs comme les voyeurs, qui sommes en train de la perdre, cette bataille. 

dimanche 15 mai 2011

Prolétaires de notre pays, déchirez-vous !



« Salauds de pauvres » disait Coluche, dont le souvenir de la brève et loufoque candidature à la présidence de la République ne peut que rendre nostalgiques ceux que l’observation attentive et désolée de la pré-campagne 2012 conduit à songer que finalement, la meilleure façon d’être sérieux, c’est d’assumer qu’on n’est qu’un clown.

Salauds de pauvres donc, qui, non contents d’avoir « basculé vers la droite » et d’être sensibles aux sirènes du « social-populisme », apparaissent sans cesse davantage dans une logique de « repli ». D’ailleurs, ils ne sont même pas capables d’être solidaires, le smicard « à-peine-pauvre » se ruant à bras raccourcis sur l’assisté « fanchement-pauvre » dès qu’on lui en fournit l’occasion.

La preuve ? Un récent sondage Opinionway pour Le Figaro, faisant suite à la saillie oratoire de Laurent Wauquiez contre le cancer de l’assistanat. Ce sondage nous révèle en effet que la sortie du ministre contre le RSA aurait séduit 65% des personnes interrogées, celles-ci estimant en effet qu’il faut « plafonner le cumul de tous les minima sociaux à 75 % du smic ». Les sondés considèrent par ailleurs à 67% qu’il faut imposer des contreparties aux bénéficiaires du RSA, et cela qu’ils soient plutôt des électeurs de gauche, ou plutôt des sympathisants de droite. Cette enquête devant nécessairement être tenue pour absolument sérieuse puisque ayant été réalisée selon « les procédures et règles de la norme ISO 20252 » une seule conclusion s’impose : le pauvre est un loup pour l’homme.

Le pauvre est un loup pour l’homme, en particulier le « franchement-pauvre », l’assisté, celui qui gagne presque autant que le smicard en ne rien faisant, et qui est parfois venu de très loin pour se goinfrer des mille et une allocations offertes au premier feignant venu par le système social à la française, allant parfois jusqu’à procréer dans le seul but d’encaisser les allocations familiales. Mais « l’à-peine-pauvre » n’est guère plus humaniste, qui désigne sans vergogne son quasi alter ego à la vindicte sans faire montre du moindre esprit de camaraderie, lui qui s’accroche bêtement à la fierté et à l’illusion pathétiques d’appartenir encore un peu à la « classe moyenne ».

Qu’il est dommage toutefois que le Figaro, qui a fait un large écho à ce sondage Opinionway dans son édition de vendredi 13 mai se contente d’en livrer les résultats comme autant de données brutes sans avoir songé que le devoir d’informer va peut-être au-delà, et nécessite parfois une mise en perspective et une contextualisation de l’information.

Nous ne connaîtrons jamais, hélas, le résultat d’un éventuel sondage publié aux côtés du « sondage assistanat » et portant sur la réforme de l’ISF. Qu’auraient répondu 991 français représentatifs interrogés selon « les procédures et règles de la norme ISO 20252 » à la question de savoir si l’Etat français, titulaire d’un déficit public à 7 % du PIB, doit consentir à une baisse de ses rentrées fiscales pour pouvoir exonérer 300 000 d’entre les contribuables les plus riches de l’impôt sur la fortune ?

Nous ne saurons pas non plus, en tout cas pas cette fois, ce que le même panel aurait répondu à la question de savoir si le scandale de la quasi similitude de condition entre un « assisté » et un smicard ne devrait pas se traiter plutôt par une augmentation des bas salaires et en particulier du salaire minimum. Et Jérôme Leroy ne bénéficiera pas d’une réponse Opinionway à sa question « ce qui est choquant finalement ce n’est pas que des allocations ressemblent à un salaire, c’est qu’un salaire ressemble à une allocation. Si cette faible différence choque tant que cela monsieur Wauquiez, pourquoi ne pose-t-il pas le problème dans l’autre sens ? ».

Nous ne saurons pas non plus quelle est la réponse normée ISO 20252 à la question de savoir s’il ne faudrait pas, dans le cadre de la promotion de la « valeur travail », imposer « une contrepartie » à ceux qui vivent des revenus de leur capital plutôt que de ceux de leur travail. Nous ne saurons pas enfin combien de sondés opteraient plus volontiers pour une lutte dirigée en priorité contre le chômage, en lieu et place de l’assistanat.

Nous ne saurons rien de tout cela, car poser ces questions, c’est « social-populiste ». Laissons donc au Front national le soin de les formuler sans s’inquiéter le moins du monde de la façon dont il compte y répondre.

Entre une droite bien décidée à diviser le peuple pour mieux régner et une gauche désormais disposée à admettre qu’elle l’a abandonné, un seul mot d’ordre semble désormais s’imposer : « prolétaires de notre pays, déchirez-vous ! ».

mercredi 11 mai 2011

Révolutions arabes : pour Todd, "Allah n'y est pour rien" !


On finira bel et bien par assimiler Emmanuel Todd à un « prophète », lui qui vient de proposer de congédier Allah. N’est-ce pas lui qui pronostiqua, bien avant qu’elle n’advienne, la chute de l’Union soviétique[1] ? N’est-ce pas lui qui annonça, dès 2006 le déclin de la puissance américaine[2] ? Quant à l’évolution actuelle du monde arabe, force est de constater qu’elle accrédite avec force les hypothèses avancées en 2007 dans Le rendez-vous des civilisations[3].

Dans son dernier ouvrage, Allah n’y est pour rien (arretsurimages.net, avril 2011), Todd revient avec brio sur son interprétation démographique des évènements à l’œuvre au Moyen-Orient. Dans ce petit livre d’une centaine de pages tiré d’une émission télévisée, le politologue explique comment l’entrée dans la modernité des pays arabes était, pour lui, éminemment prévisible.

Élargissant ensuite l’application de sa méthode prédictive à de nombreux autres pays, il nous donne à penser le monde d’hier et de demain, et nous invite à une relecture des histoires de la France, de l’Allemagne, de la Chine, de la Russie ou de l’Iran.

Concernant le monde arabe, Emmanuel Todd considère qu’Allah doit plaider « non coupable ». Pour lui les actuelles secousses y sont absolument profanes, leurs causes étant essentiellement d’ordre démographique et anthropologique.


L’explication par l’anthropologie et la démographie

Selon Todd, plusieurs axes d’analyse s’imposent. Il pointe un premier facteur propre à induire de surprenants changements de paradigme : le taux d’alphabétisation. « Quand on sait lire et écrire, on peut lire un tract. On peut même en écrire un », s’amuse-t-il. Tout en rappelant que la Révolution française s’est produite quand 50% des hommes du Bassin parisien ont su écrire, il met l’accent sur l’excellent taux d’alphabétisation d’un pays comme la Tunisie.

Le second facteur, quant à lui, consiste en la baisse de fécondité, qui correspond également à une montée de l’alphabétisation des femmes. Tout comme l’alphabétisation des fils distend les liens avec les pères analphabètes et dilue le rapport à l’autorité, la chute du taux de fécondité signe une tendance à l’émancipation des femmes, et une modification de la nature des rapports hommes/femmes.

Le troisième facteur est anthropologique et permet d’interpréter les structures familiales. Celles-ci sont essentiellement patrilinéaires et relativement endogames dans le monde arabe. Toutefois, la progressive perte d’intérêt pour le mariage endogame se révèle un autre facteur puissant de modernisation. Initialement surpris que l’incendie se propage de la Tunisie à l'Égypte moins alphabétisé et à la fécondité demeurée élevée, le démographe fait par la suite le constat suivant : sur le plan des habitus matrimoniaux, l'Égypte n’est pas un pays arabe comme les autres. En effet, le taux d’endogamie y est passé de 25% à 15% en vingt ans. La société Égyptienne a donc subi une transformation très profonde.

Taux d’alphabétisation, de fécondité, d’unions endogames, structure familiales, tels sont les éléments qui, selon Emmanuel Todd, ont déjà fait basculer deux pays arabes, et en secouent beaucoup d’autres. Quant à Allah, il n’en n’est pas question ici. Si l’on a beaucoup dit après la mort d’Oussama Ben Laden, que les révolutions arabes l’avait tué avant les américains, la grille de lecture démographique autorise une autre lecture : l’islam fanatique de Ben Laden et de ses sicaires était l’expression d’une profonde « crise de transition » dans une région du monde en proie à une tectonique des plaques bien antérieure au 11 septembre 2001. Une « crise de transition » comme il y en eut d’autres auparavant, et comme nous serons probablement amenés à en voir à nouveau.


Violences post-révolutionnaires : une constante partout dans le monde

Le nazisme selon Todd ? Une crise de transition particulièrement violente, dans un pays, l’Allemagne, ou régnait un système de familial de type « souche inégalitaire », qui conditionne tout entier une conception non-universaliste du monde. Cela s’est conclu de manière sanglante pendant la Seconde guerre mondiale, et se poursuit aujourd’hui sous une forme considérablement pacifiée. Les structures familiales allemandes seraient, selon Todd, l’explication ultime de l’égoïsme de ce pays, et de sa piètre aptitude à la solidarité européenne.

Le communisme, selon Todd ? La crise de transition de pays possédant des structures familiales autoritaires et égalitaires, mais qui ne doit en aucun cas nous dissuader de croire en la vocation démocratique de la Russie, ou de la Chine.

Le khomeynisme iranien ? Sas de décompression d’un pays ayant vécu, en 1979, une révolution bien antérieure à celles de ses voisins arabes, et qui subit actuellement un spasme post-révolutionnaire naturel et temporaire Ce pays aux structures résolument modernes, maltraité pas des puissances étrangères lui ayant imposé un « effet de freinage », devrait très bientôt nous surprendre.


Quel avenir pour le monde arabe ?

Dès lors, partant tout à la fois de l’exégèse toddienne des pyramides des âges et des exemples russe, chinois, iranien, allemand, ou français, quelle issue envisager pour ces révolutions arabes qui semblent aujourd’hui marquer le pas ?

Pour le démographe, certaines sociétés arabes se sont transformées si vite que le rythme de stabilisation devrait être rapide. Face au pessimisme qui pourrait gagner l’observateur inquiet des violences interconfessionnelles en Égypte ou à la montée de la popularité du parti islamiste Ennadha en Tunisie, Todd nous renvoie aux temps longs de l’histoire et au souvenir de la Révolution française : « pour le moment, ça ne s’est pas passé trop mal en Tunisie (…) le Révolution française, vue d’aujourd’hui, est merveilleuse, mais si l’on additionne les massacres de Vendée et les guerres révolutionnaires, on arrive de tout de même à un million de morts ».

L’optimisme est moindre dès que l’on aborde le cas libyen, même si l’accroissement de l’alphabétisation et la baisse de la fécondité y ont débuté de manière encourageante. Pour notre auteur, la cause en est simple : la Libye est un pays de rente pétrolière. Dès lors, l’Etat central y est peu dépendant de l’impôt, donc de sa propre population, et peut s’offrir des mercenaires constituant un système répressif totalement désolidarisé du peuple.

Quoiqu’il en soit, de l’ensemble de ces convulsions révolutionnaire, Emmanuel Todd retient cet élément essentiel : l’islam est un facteur secondaire, voire négligeable. C’était déjà ce qu’il souhaitait montrer dans Le rendez-vous des civilisations, ouvrage répondant sans appel à la théorie bien connue du « choc des civilisations ». Mais, à vouloir absolument contredire Huntington, à supposer un rendez-vous, une convergence démocratique inexorable de toutes les Nations, n’en vient-on pas à accréditer malgré soi l’irénisme sans anicroches d’un Fukuyama et de la « Fin de l’histoire » ?


[1] La chute finale. Essai sur la décomposition de la sphère soviétique.
[2] Après l’empire. Essai sur la décomposition du système américain.
[3] Emmanuel Todd – Youssef Courbage, Le rendez-vous des civilisations.  

dimanche 8 mai 2011

Peuple de gauche, es-tu là ?



« Peuple du gauche, es-tu là ? ». C’est la question que se pose Téléréma n° 3199, sorti dans les kiosques. Aussitôt, le « degauche » éprouve un vif désir de se ruer sur ce numéro. D’une part, pour reluquer rapidement si le dernier Woody Allen, featuring Carla Bruni bénéficie d’une dithyrambe accompagnée d’un « bonhomme Télérama » hilare, ou s’il écope simplement d’une brève nonchalante flanquée d’un bonhomme circonspect. D’autre part, et surtout, pour découvrir enfin à qui et comment le peuple de gauche doit se signaler, puisqu’il semble désormais acquis que quelqu’un s’en préoccupe.

Il convient dans un premier temps de ne pas confondre le « peuple de gauche », et le « peuple des primaires ». Le « peuple des primaires », c’est cette étrange tribu qui, après avoir organisé un "battle citoyen" et proposé aux candidats de la gauche morcelée un « pacte générationnel(S) », a commis, pour réunir tous les impétrants derrière une candidature unique, un « appel du 21-Avril » rageur visant à « fracasser le prêt-à-penser habituel » et menaçant : « ils n’auront pas nos voix sans nos idées ! 1».

Le « peuple de gauche » en revanche, c’est celui que d’aucuns quêtent « désespérément » et parfois depuis quelques années déjà. Dans Recherche le peuple désespérément, Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin donnaient d’ailleurs quelques indices sur l’endroit où il pouvait se cacher : loin des centres-villes, dans les zones péri-urbaines ou rurales, poussé là par l’inflation immobilière, notamment.

Le « peuple de gauche », c’est celui que les leaders de gauche semblent en effet avoir perdu. Il paraît hermétique au « jeunisme » d’un François Hollande partagé entre sa passion pour Zaz et la réussite fulgurante de son régime minceur. Il ne prend même plus la peine de « buzzer » l’affaire de la Porsche de DSK, soit que le « bling-bling » ne le surprenne même plus, soit qu’il considère qu’il est de bonne guerre que ce concept vaseux, inventé par les adversaires de Nicolas Sarkozy pour discréditer celui-ci sans avoir à le combattre sur le terrain politique, se retourne aujourd’hui contre ses créateurs.

Le « peuple de gauche », enfin, c’est celui que le Front de gauche a cru pouvoir séduire, en se dotant d’un leader confondant « vociférer » et « parler vrai ». Succès a priori en deçà des espérances originelles, car c’est Marine le Pen qui se révèle aujourd’hui la candidate favorite des ouvriers. Et Jean-Luc Mélenchon aura beau tempêter, il n’y pourra rien changer s’il demeure arc bouté sur un discours économique et social certes louable, mais insuffisant. Il est temps, en effet, que la gauche prenne enfin à bras le corps sans pudeur mal placée les problématiques liées à la Nation d’une part, et à l’identité d’autre part. Il est absurde de les offrir sans combattre au seul Front national, qui les traite par facilité en termes exclusifs d’immigration, quand la « maladie identitaire » du peuple français2 semble davantage liée à ce sentiment d’inexorable dilution dans la grande Suisse illisible et impalpable qu’est devenue l’Europe.

A cet égard, peut-être le « peuple de gauche » est-il prêt, désormais, à entendre la petite musique qu’essaya jadis d’entonner le « pôle républicain », sans doute un peu trop tôt, peut-être pas assez bien ? Au lieu d’une tactique qui finira, comme toujours, par agréger le Front de gauche à un parti Socialiste dominant moyennant la promesse de quelques maroquins ministériels, peut-être faut-il oser retenter l’aventure d’un vaste « rassemblement républicain » qui, faisant provisoirement fi des clivages habituels, réunirait tous ceux qui, de la gauche républicaine à la droite gaulliste, souhaitent rétablir l'autorité de l’État et réorienter la construction européenne ?

Quant à ceux qui se prennent brutalement à regretter François Mitterrand, et à se demander ce qui est advenu de « l’euphorie du 10 mai 1981 », nous serions tentés de leur répondre « leaders de gauche, où êtes vous ? » et surtout « la parenthèse libérale de mars 1983, on la referme quand ? »


1 Marque d’une grande détermination inspirée du bien connu « no pasaràn » : tremblez, candidats !
2 Cette maladie identitaire touche de nombreux peuples européens, y compris ceux n’accueillant que très peu d’immigrés, ce qui accrédite l’idée que la véritable source du malaise identitaire est à rechercher ailleurs.


vendredi 6 mai 2011

Ringardisez-moi !



Les néo-réacs…tout le monde ces derniers temps ne parle que d’iceux. Ils ont eu droit à un dossier dans l'Obs, et à une pleine page dans Le Monde. Même la presse féminine s’engouffre dans la brèche. Le magasine Elle, par exemple, propose un test réservé aux femmes : « quelle néo-réac êtes vous » ? Cela me semblait tomber plutôt bien, étant donné que le microcosme néo-réac ne compte quasiment que des « mâles blancs ». Je pensais donc que la réalisation de ce rapide quizz conjuguée à l’application stricte d’un cœfficient pondérateur de parité (CPP) me placerait d’emblée dans la catégorie des « rétro-réacs ». Las, j’ai eu beau dévoiler que je préférais la blanquette de veau à la quiche au soja bio, je demeure reléguée dans la catégorie « bobo-réac », ce qui est toujours mieux que « réac mais pas trop », mais néanmoins en deçà d’« archéo-réac ».

Toujours côté presse féminine, c'est désormais le magazine Grazia s’y est mis. Grazia, c’est le magazine « de la mode, de la beauté, des people et du luxe », absolument indispensable pour découvrir sans plus tarder « comment porter le bermuda ». Il vous décille enfin sur le pedigree de Catherine Middelton [1], « cette roturière pas comme les autres » et vous immunise…contre les néo-réacs. Mais, même à bien feuilleter Grazia, je ne vois pas mon nom dans la liste.

Pourtant, elle est à géométrie variable, la liste. Certes, il y a quelques piliers, des indéboulonnables, des permanents. Ce sont les néo-réacs « du socle », qui caracolent toujours en tête de la black list [2]. Evidemment, je ne prétends aucunement me hisser à leur niveau. Ils sont hyper entraînés : ce sont des coureurs de fond. Ils ont percé à jour « la gabegie des accords de Schengen », pourfendent les errements orwelliens de la « modernité hyperfestive » et s’accordent à vilipender tout à la fois « les impérities de la droite mainstream » et la « mièvrerie compassionnelle de la gauche d’accompagnement »[3].

Modestement, j’aspire seulement à faire partie des néo-réacs conjoncturels. Je m’emploie pour cela à dévoiler avec une parcimonie perfide mais avec une constance pluriannuelle que j’aime bien Jean-Pierre Chevènement, en dépit de la pluie de quolibets que me renvoient sans ménagement les adorateurs résolument progressistes de l’hyper-décontractée Eva Joly.

Par ailleurs, je ne répugne pas à vouer régulièrement aux gémonies « Le rappel à l’ordre », ce petit livre sot et désormais presque oublié de Daniel Lindenberg, qui me semble mériter amplement une seconde jeunesse. J’en suggère donc la lecture immédiate aux chasseurs de néo-réacs. Ils y trouveront matière à allonger indéfiniment leur liste, qui pourra aller du néo-reac stricto sensu au néo-con façon Bush, en passant par le crypto-stalinien momifié : tout un panel de nouvelles perspectives !....

Par ailleurs, je me pique volontiers d’avoir lu l’œuvre complète de Philippe Muray, ce qui n’est bien évidemment pas vrai. A l’inverse, je me targue d’avoir achevé le dernier roman de cet auteur magistral qu’est Michel Houellebecq, ce qui est vrai, mais ventrebleu que j’ai peiné !

Question « presse », j'exècre Télérama et abhorre les Inrockuptibles, ces organes de presse de la boboïtude germanopratine et écolo-compabible. Je n’aime pas non plus Rue89, et ses articles dégoulinant d’un jeunisme sirupeux traitant de sujets aussi essentiels que l’épilation intégrale, avec clip à l’appui pour témoigner en images que « quand mon minou est tout doux, il aime être caressé partout ».




Par ailleurs, je signale à bon entendeur que le recours incessant au champ lexical et à l’iconographie des « heures les plus sombres de notre histoire » me met absolument hors de moi. Et si j’ai horreur de la censure et préfère naturellement la liberté d’expression et le débat d’idées, je demeure tout de même consternée que l’on puisse écrire des livres pratiquant la reductio ad hitlerum sur la personne de « Schtroumps nazis ».

Pour finir, je n’ai rien contre les catholiques à particule et je n’ai pas dit « pas étonnant » au sujet de Xavier Dupont de Ligonnès. Je ne me suis pas du tout intéressée à l’affaire des supposés quotas de la FFF, mais je suis néanmoins persuadée qu’il s’agit d’une manipulation médiacratique de l’artificieux Edwy Plenel. Je suis vigoureusement opposée à toute espèce de simplification de la langue française, surtout si elle est appuyée par des pédagogistes. J’ai voté « non » au referendum de 2005 a l’instar d'une certaine droite, ce qui me rend passible de complicité avec l’antienne populiste du « ni-droite, ni gauche ».

Pour toutes ces raisons, si quelqu’un d’entre mes chers lecteurs rencontre un jour Marine le Pen, peut-on lui dire qu’elle n’hésite pas à me donner contre mon gré et à mon insue le baiser de la mort ? Certes, elle ne sait pas qui je suis. Mais je ne suis pas convaincue qu’elle connaisse parfaitement tous ceux qu’elle adoube publiquement. A tout hasard, qu’on lui dise que je suis journaliste. Elle croit que Luc Ferry et Emmanuel Todd le sont, alors après tout, pourquoi pas moi ?


[1] A l’attention des lecteurs de Point de Vue , je précise qu’il s’agit bien évidement de son Altesse royale la princesse William Arthur Philip Louis, duchesse de Cambridge. A l’attention de ceux de Voici, je précise qu’il s’agit grave de Kate’ (LOL).
[2] Black list que je m’engage à livrer à la vindicte de la meute hurlante aussitôt qu’elle sera stabilisée.
[3] Je signale que ces citations, bien qu’elles visent à reproduire la quintessence de la doxa néo-réac, sont de moi. L’usage de mots volontairement compliqués ne vise qu’à mettre en exergue le snobisme verbeux de mon parisianisme impénitent.

jeudi 5 mai 2011

Ben Laden : avec ou sans, il faut quitter l'Afghanistan



Il y a quelques semaines de cela, l’Afghanistan était « une guerre oubliée ». C’est ce que nous expliquait Le Monde en date du 16 avril. La Libye avait pris le pas, et l’on guettait avec gourmandise un enlisement ici, sans se souvenir que nous étions depuis dix ans enlisés là bas. Le décès, dans la vallée de la Kapisa, du 56ème de nos militaires n’a d’ailleurs pas ému grand monde.

Celui d’Oussama Ben Laden[1], en revanche, a remis l’Afghanistan à la « Une » de nos journaux, qui, pour la plupart s’accordent à dire « pour l’Afghanistan, ça ne change rien ». En effet, ça ne change rien, ou pas grand-chose, sauf peut-être…l’essentiel : la disparition de l’icône jihadiste va contraindre à reformuler l’objectif recherché dans ce pays d’Asie centrale où meurent nos soldats, tandis que nos otages préfèrent quant à eux mourir au Sahel.

La guerre d’Afghanistan, déclenchée après les attentats du 11-Septembre, le fut bien, au départ, sous les auspices de la légitime défense. Il s’agissait, pour les Etats-Unis et leurs alliés de mettre à bas l’émirat taliban qui offrait gîte, couvert et camps d’entraînement aux « Arabes afghans », ces compagnons de longue date, dont certains firent leurs armes en luttant aux côtés des moudjahidines afghans contre l’occupant soviétique.

De ce point de vue, la victoire fut rapide, et c’est en Afghanistan bien plus qu’en Irak que George W. Bush aurait dû s’écrier « mission accomplie » ! Dès la fin de l’hiver 2001, le mollah Omar enfourchait son Piaggio direction le Pakistan, et Ben Laden s’évaporait aux confins des zones tribales.

Dès lors, et puisque nous étions « tous des américains » il fallut bien trouver de bonnes raisons de rester. Tandis que de grands clausewitziens nous invitaient à la patience en répétant doctement qu’il est « plus facile de commencer une guerre que de la finir », on fit pleurnicher un peu dans les chaumières sur le sort des femmes afghanes, claquemurées dans leurs prisons de tissu, sort bien plus atroce, semblait-il, que celui des femmes saoudo-yéménites. On nous expliqua également qu’il fallait démocratiser l’Afghanistan « par le haut »,  ce qui, pour d’obscures raisons, semblait bien plus urgent que de démocratiser la Corée du Nord. A ce jour, la réussite de l’entreprise est à peu près aussi convaincante que celle des impétrants qui voulurent marxiser « par la force » et sans autre forme de transition la Russie des partisans blancs. On n’alla tout de même pas jusqu’à nous faire le coup des intérêt pétroliers : c’eut été un peu gros. Mais celui de la lutte à mort du Bien contre le Mal, oui. Si nous partions, il y aurait une dictature, ce que comme chacun sait, nous n’avons jamais cautionné nulle part.

Et puis, il restait le problème taliban. Mais les plus vindicatifs d’entre eux sont certainement les talibans pakistanais du Tehrik-e-taliban-Pakistan (TTP), et non leurs homologues afghans, plus occupés désormais par des objectifs strictement nationaux que par des affaires de guerre sainte. Comme l’explique Jean-Pierre Filiu[2], « Ben Laden (cultivait) chez les talibans pakistanais la volonté d'exporter le jihad qui a largement disparu chez les talibans afghans, concentrés sur l'impératif de reconquête de leur territoire ». C’est pourquoi un ancien ministre iranien des Affaires étrangères considérait il y a peu que « la solution doit être régionale, non  militaire ». Ainsi, alors que le Pakistan utilise ses propres talibans comme une arme contre son rival indien, sans doute serait-il plus judicieux de soutenir diplomatiquement un règlement politique du différend indo-pakistanais.

Quant aux talibans afghans, il est possible qu’ils réintègrent un jour le jeu politique du pays. La volonté rémanente d’Hamid Karzaï de négocier avec eux en est un signe. Mais rien n’indique qu’ils seront à nouveau menaçants, si ce n’est pour leur propre peuple. Dès lors, comme que le propose le général Lamballe « laissons-les gouverner à leur guise. Les populations qu’ils administreront finiront bien par s’apercevoir qu’ils ne sont pas meilleurs et plus efficaces que les modérés. Ils seront probablement pires et alors, après une prise de conscience populaire, tout peut changer ». De cela, et du fait que la démocratisation arrive toujours « par le bas » nous avons la preuve quotidienne en observant les révoltes populaires qui secouent actuellement le monde arabe.

Ce sont elles, d’ailleurs, qui ont véritablement tué Al-Qaïda, tant il est vrai que face au processus de libération actuellement à l’œuvre au Maghreb comme au Machrek, l’idée de révolution islamique à la sauce Ben Laden paraissait déjà has been.

La nébuleuse à présent privée de son chef, les différentes franchises telles AQMI continueront sans doute à s’agiter ça et là de manière autonome et erratique. Mais dans ce cas là, d’ores et déjà, c’est vers le nord de l’Afrique qu’il faut porter le regard et l’effort.


[1] Que nous décidons de considérer comme vraie, photo insoutenable à l’appui ou pas, mus que nous sommes par cet optimisme quasi juvénile que provoque inexorablement l’éclosion du printemps.
[2] Auteur des Neuf vies d’Al-Qaida, Fayard, 2009.