La publication de l’étude « Banlieues de la République » dirigée par Gilles Kepel a remis un coup de projecteur sur les « quartiers », comme on les appelle désormais. Outre le chapitre consacré à l’Islam, le travail de Kepel a également porté sur le logement, l’éducation, l’emploi, la sécurité. Dans les quartiers populaires, le fait religieux est prégnant, mais le fait social l’est tout autant.
Imaginons que ce cocktail détonnant provoque des émeutes, comme ce fut le cas en 2005 ? Imaginons qu’un gouvernement de droite, à l’approche d’un scrutin présidentiel qu’il craint de perdre, veuille marquer sa détermination à « lutter contre l’insécurité », et organise une riposte armée. Imaginons qu’il y ait des morts, des centaines de morts, et que le pays sombre dans la guerre civile…
Cela, Jérôme Leroy l’a envisagé dans Le Bloc, son dernier livre. Dans ce roman noir, douloureux mais haletant, un pouvoir aux abois, sans cesse talonné par l’extrême droite et tétanisé par une vague de violence qui le dépasse, fait un appel désespéré au « Bloc patriotique », auquel il propose d’entrer au gouvernement.
Le Bloc patriotique, c'est-à-dire…le Front national. Ici, toute ressemblance avec des personnages ayant existé est parfaitement assumée. On y découvre Agnès, la fille du « Vieux » auquel elle vient de succéder à la tête d’un parti qu’elle travaille habilement à respectabiliser. On y croise aussi, à peine grimés, les avatars de Bruno Gollnisch, de Jean-Pierre et Marie-France Stirbois, et une version féminine de Bruno Mégret, glaçante d’intelligence technocratique et de rationalité.
Mais c’est surtout à la rencontre de deux personnages que nous emmène Le Bloc, deux hommes aussi différents qu’ils sont amis : Antoine et Stanko. Tous deux sont enfermés dans une chambre, l’un dans son intérieur bourgeois, l’autre dans un hôtel miteux, le temps d’une nuit qui n’en finit pas, au terme de laquelle l’un d’eux doit mourir. Chacun laisse alors libre cours aux mille souvenirs qui l’assaillent, tandis que leur parti est aux portes du pouvoir, et que, pour l’un comme pour l’autre, une page se tourne pour toujours. On découvre alors comment chacun des deux camarades est devenu fasciste, par cette série de hasards qui fabriquent une vie, et que l’on accueille bon gré mal gré comme s’ils étaient des choix.
Stanko, c’est le chien de guerre, le patron de la milice interne, ce terrible « groupe Delta », qui ne craint rien ni personne. Il a tellement de sang sur les mains, depuis le premier « bougnoule » tué à l’âge de 14 ans, qu’il en a parfois la nausée. Mais Stanko, c’est aussi le gamin paumé, originaire d’un Nord rongé par la désindustrialisation, le chômage, la pauvreté. C’est l’orphelin de père qui cherche à tâtons, et sans trop en avoir conscience, quelqu’un d’autre à aimer. Lorsqu’il rencontre Antoine, il devient l’ami de chaque instant, le fidèle d’entre les fidèles. Et, parce que sa loyauté ne se dément jamais, on en vient à aimer Stanko, voire à lui pardonner.
Antoine, c’est l’intello, l’ancien khâgneux, le poète à gros bras. Peut-être y a-t-il, chez lui, un peu de l’auteur ? On peut le penser, tant cet amour des livres qui l’anime ne peut être aussi bien décrit que par quelqu’un qui le partage. Les souvenirs d’Antoine, ce sont des souvenirs de bagarres, mais aussi, pour beaucoup, des souvenirs de lectures. Il est le mari d’Agnès, le « prince consort ». Ils partagent tous deux une passion que rien n’a altéré, ni les combats politiques, ni les effets de l’âge, ni même l’absence d’enfant. Et, parce qu’il vit un amour durable et profond, et sait susciter le même amour en retour, on en vient à aimer Antoine, et même parfois à l’envier.
Politiquement, Le Bloc est un livre intelligent, lucide. Rien n’y manque dans la description de cette société où l’on sent que tous les basculements sont possibles, les meilleurs comme les pires. Les pièges tendus par la droite radicale, mais aussi l’attraction fascinée qu’elle exerce sur nous sont présents à chaque page.
Malgré tout, ce livre dérange. Car, on a beau y entrer avec la résolution de n’y point succomber, on se prend d’amitié pour Antoine et Stanko, comme on s’attache aux personnages de tous les bons romans. Et la fin, comme souvent, laisse un peu orphelin. C’est alors que la mauvaise conscience se présente avec ses gros sabots : l’espace de quelques 300 pages, on a communié avec des « fachos ».
Or c’est peut-être là, justement, le coup de maître de Leroy. Ne pas clouer au pilori, mais simplement décrire. Donner à voir les pires travers sans complaisance, mais s’interdire la facilité de taire les qualités. Il serait tellement confortable de découvrir que Le Bloc ne compte dans ses rangs que des bêtes fauves sans foi ni loi ou des robots embrigadés !
Au lieu de cela, on se confronte à des humains, qui savent haïr, mais aussi aimer. Dès lors, on les comprend, ce qui n’oblige en rien à tolérer. Parce que ce ne sont pas des automates, parce qu'ils peuvent donc se tromper, on peut à notre tour les combattre. Sans haine, sans invective, et sans diabolisation. Mais, ainsi qu’ils agissent eux-mêmes, sans état d’âme.
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