mardi 29 novembre 2011

La gauche retrouvera-t-elle la voi(x)e du peuple ?

Plaidoyer pour une gauche populaire


La gauche peut-elle renouer avec l’électorat populaire, ou est-elle vouée à « rechercher le peuple désespérément », comme l’ont craint un moment Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin ? Le Parti socialiste, considéré comme la principale formation de gauche,  retrouvera-t-il sa vocation originelle, ou laissera-t-il ouvriers et employés dériver vers les « populismes », pour demeurer ce qu’il est devenu : un parti de bobos ? C’est une question que l’on commence à se poser au PS. Certains ont même fait mieux, en s’efforçant d’y répondre. S’arrachant aux « impensés de la gauche », un groupe d’intellectuels [1], réunis autour de deux élus socialistes [2], nous livrent, à quelques mois du scrutin présidentiel, un véritable « Plaidoyer pour une gauche populaire » [3].

L’alarme fut donnée, au mois de mai dernier, par un rapport désormais célèbre de la Fondation Terra Nova [4]. Celui-ci, semblant prendre acte d’une inexorable droitisation des couches populaires, prônait la construction artificielle d’une sorte de « peuple de substitution ». Naturellement acquis à la gauche, celui-ci serait constitué des jeunes, des diplômés, des femmes et des personnes « issues de la diversité ». Oublié, cet ouvrier blanc sans âge et sans diplôme supposé obtus, frileux, intolérant, et définitivement « lepenisé ».

Surréaliste ? Pas tant que ça. Pour Laurent Bouvet, la gauche est finalement très imprégnée de « cet idéal trentenaire en forme d’illusion, qu’est le multiculturalisme » et par le « libéralisme culturel et moral » qui va avec. Or cela n’est pas anodin. Outre qu’il semble difficile de gagner une élection présidentielle sans le peuple, même en agrégeant tous les particularismes à la mode, ce phénomène constitue un véritable renoncement de la gauche à sa vocation originelle. Car, si l’on en croit Jean-Claude Michéa, le libéralisme « de gauche » n’est pas meilleur que celui « de droite », chacun n’étant que l’une des faces – politique et culturelle pour l’un, économique pour l’autre – d’une funeste réalité.

Au bout du compte, le rapport de Terra Nova aura au moins permis de forcer l’émergence d’un débat, là où régnait depuis longtemps un consensus tacite. Il n’est plus tabou de vouloir reconquérir les « couches populaires et moyennes intégrées ». Car, entre le bourgeois urbain soucieux de sortir du nucléaire et de s’alimenter bio, et un lumpenprolétariat banlieusard sur lequel la gauche a pris l’habitude de se focaliser, il existe une France périphérique, rurale et périurbaine, décrite avec talent par Christophe Guilluy, qui demeure en quête de représentants. Alors qu’elle ignore depuis longtemps cette « cohorte de salariés déclassés qui, sans dépendre de l’assistance, se débattent dans l’univers quotidien des CDD, de l’intérim et des petits boulots », la gauche a en partie trahi sa raison d’être. Si elle remporte nombre de scrutins locaux, elle a aussi perdu beaucoup d’élections nationales. Doit-on rappeler qu’en 2002, seuls 13% des ouvriers ont voté pour Lionel Jospin ?

Les avocats de la gauche populaire ont en tout cas le mérite d’ouvrir les yeux sur l’insécurité macroéconomique qui tenaille cette France oubliée. Ils en avouent même l’une des principales causes : « l’incursion répétée de la globalisation dans (son) quotidien » (Philippe Guibert). S’il est vrai que la mondialisation fut parfois considérée comme heureuse, et qu’elle l’est peut-être encore pour « les élites mondialisées » décrites par Zygmunt Bauman, elle l’est moins pour les sédentaires involontaires, qui ne peuvent ni en bénéficier, ni la fuir. L’érosion rapide du pouvoir d’achat, l’épouvante générée par la financiarisation de l’économie et la concurrence d’immigrés tirant bien malgré eux le coût du travail vers le bas ne sont plus niées. Certes, on ne va pas jusqu’à proposer la « démondialisation », et l’on prend soin de rappeler que « la protection n’est pas le protectionnisme ». Pourtant, Alain Mergier en convient : une forme tenace d’insécurité « se rapporte aux rapports que la France entretient avec son extériorité, dominée par deux termes, l’Europe et la mondialisation ». La première est d’ailleurs perçue par les classes populaires - à juste raison - comme le cheval de Troie de la seconde.

Mais au-delà du discours sur les peurs économiques, qui, par chance, n’avait pas encore totalement déserté la pensée de gauche, apparaît une réflexion plus audacieuse encore. L’ouvrage s’attaque en effet sans tabou, et avec une lucidité qui rassérène, à ce phénomène nié plus encore qu’ignoré : le sentiment d’insécurité culturelle. Oui, il existe « une ouverture des frontières destructrices de l’identité nationale » (Bouvet). Oui, il existe une « déstabilisation des habitudes de vie quotidienne » (Mergier). Et oui, les couches populaires portent le deuil d’une l’époque où elles jouaient encore le rôle de « référent culturel » (Guilluy) au profit des nouveaux venus. On a beaucoup tu ces évidences par crainte d’être  suspecté de populisme. Comme s’en désole Alain Finkielkraut, nous avons tant voulu respecter « toutes les cultures », que nous avons a oublié de défendre la nôtre : celle de la République, qui autorise le « vivre ensemble ». Faut-il continuer à camper sur des postures morales stériles pour s’éviter les foudres de professeurs de philosophie qui, tels un Raphaël Enthoven, traquent sans relâche un « discours sécuritaire » derrière chaque tentative de réflexion égalitaire ? Les chantres de la gauche populaire ont opté quant à eux pour l’abandon de la langue de bois. On préfèrera ici saluer leur démarche.

Il manquera peut-être à cet ouvrage une dimension économique. Si l’on choisit de renouer enfin avec le peuple, il ne suffit pas de se montrer ouvert à ses préoccupations. Il faut aussi lui proposer une alternative, pas seulement une alternance. Or comment envisager de guérir cette France malade sans se donner d’abord les moyens d’une politique économique volontariste ? Comment mettre en oeuvre une politique industrielle ambitieuse sans remettre en cause les dogmes libéraux qui l’asphyxient depuis trente ans ? Et sans croissance, comment envisager, enfin, de répartir plus équitablement les fruits de celle-ci ?

Il conviendra également de ne pas céder au syndrome de la « coalition victorieuse », qui frappe, justement, Terra Nova. Il ne s’agit pas seulement d’opposer le « vrai peuple » à celui de substitution, dans une simple optique de victoire électorale. Un candidat à l’élection présidentielle doit en effet s’adresser à la nation toute entière, qui est bien plus qu’une simple juxtaposition de cibles et de catégories.

Espérons en tout cas que le Plaidoyer pour une gauche populaire rencontrera l’écho qu’il mérite auprès du candidat qu’il cherche à convaincre. Car c’est bien à François Hollande que ce texte est adressé. Celui-ci saura-t-il s’en saisir pour gagner l’élection ? Surtout, s’il l’emporte, saura-t-il le faire vraiment sien, afin de n’avoir pas gagné pour rien ?


[1] Laurent BOUVET, Philippe GUIBERT, Christophe GUILLUY, Rémi LEFEBVRE, Alain MERGIER et Camille PEUGNY.
[2] Laurent BAUMEL et François KALFON.
[3] Plaidoyer pour une gauche populaire, Le bord de l’eau, novembre 2011
[4] Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?

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dimanche 27 novembre 2011

Dr Angela et Mrs Merkel, Janus allemand


Il était écrit que la crise de la monnaie unique, pudiquement appelée « crise de la dette » pour ne pas écorner l’intime conviction des eurocroyants, finirait par secouer également la robuste Allemagne. Et pour cause : ce grand pays exportateur réalisant une bonne partie de ses ventes au sein de l’Union européenne, dont 40% dans l’eurozone, il était inévitable que les cures d’austérité imposées par le couple Merkozy aux insoumis du Club Med finissent par priver le fameux « made in germany » d’une partie de sa clientèle. Ainsi, alors que les Allemands avaient battu des records de croissance en 2010 – 3,6%, contre une moyenne de 1,7 % dans la zone euro –, la croissance allemande pour 2012 vient d’être revue à la baisse, avec un taux prévisionnel estimé entre 0,7% et 1% selon les instituts.

De surcroît, l’Allemagne et la France étant les derniers pays bien-portants de la zone, ils étaient également les garants en dernier ressort de la survie de l’ensemble, et les principaux assureurs du FESF (Fonds européen de stabilité financière). Or, on le sait, la France est sur le point de perdre son cher « triple A ». Son « rating » est mauvais et son « spread » s’envole. Les anglophones et les banquiers comprendront. Pour les autres notez simplement ceci : on est mal barré.

Au final, l’Allemagne pourrait donc se retrouver dans le rôle peu enviable de seul et unique assureur d’une zone économique en pleine Bérézina. De quoi entamer vivement la confiance à son endroit du dénommé Lesmarchés, au risque de nuire à son « rating » et de dégrader son « spread », par exemple avec la Grande-Bretagne, ainsi que cela s’est d’ailleurs produit vendredi 25 novembre. Dès lors, une seule conclusion s’impose : « wir gehen in die Mauer ». Les germanophones comprendront. Les banquiers pas forcément. Pour les autres, notez simplement ceci : on est mal barré.

C’est en toute discrétion que notre partenaire allemand vient d’ailleurs de gérer un « ratage complet de son adjudication de Bunds », selon l’expression tout en nuances choisie par l’assez peu folklorique site de l’Agefi. Pour ceux qui ne parlent ni l’anglais, ni l’allemand, ni le volapük de Goldman Sachs, cela signifie que l’Allemagne a eu du mal à trouver des emprunteurs pour acheter ses obligations. En fin de semaine dernière, elle a en effet proposé pour six milliards d’euros de « Bunds » au taux de 1,8%. Elle n’a finalement réussi à en vendre que 3,8 milliards, à un taux réévalué à 1,96%. Le solde, quant à lui, a été souscrit par... la Bundesbank, autrement dit par la banque centrale allemande.

Mais…l’achat de titres de dettes par une banque centrale, ne s’agit-il pas là de cette fameuse « monétisation », celle que les traités interdisent parce qu’elle est inflationniste ? Ceci n’est-il pas proscrit par l’article 123 du traité de Lisbonne ? Nous avons dû nous tromper dans l’interprétation de cet article, qui semble pourtant stipuler clairement : «  il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres (…) d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union (…) l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales des instruments de leur dette est également interdite ». Las, ce sabir abstrus de juristes ne doit pas être directement intelligible par les locuteurs du baragouin abscons des banquiers.

Pourtant, l’affaire semblait faire consensus outre-Rhin. Nous en voulons pour preuve l’inflexibilité de la chancelière Merkel lors du sommet tripartite de la semaine dernière, où elle opposa un « nein » sans concession à ses interlocuteurs Monti et Sarkozy.

Le premier plaidait pour la mise en place d’Eurobonds, solution à caractère fédéral, dont on se félicitera qu’elle ait été écartée. Le second pensait profiter de la dynamique en cours de révision des traités pour faire retoucher les textes relatifs au statut de la Banque centrale européenne. Nicolas Sarkozy souhaite en effet – avec raison – que la BCE soit désormais autorisée à monétiser, exactement comme le fait la Réserve fédérale aux Etats-Unis, la banque centrale d’Angleterre au Royaume-Uni, et comme vient de le faire l’air de rien…la Bundesbank en Allemagne !

Ainsi donc, l’Allemagne s’autorise à violer les textes qui proscrivent explicitement la monétisation des dettes publiques. Mais elle se réserve ce droit de manière exclusive. Pas question, en effet, que cette possibilité utilisée par la « Buba », se voie étendue à la Banque centrale européenne, et donc à l’ensemble des vilains laxistes du reste de la zone euro. Pour ces derniers, un seul mot d’ordre : austérité, austérité, austérité.

La plupart d’entre nous ont déjà compris. Pour les autres, notez simplement ceci : on se paie allègrement notre tête.

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Fais-toi tutoyer par la BCE et occis la méchante inflation   CLOCK
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mercredi 23 novembre 2011

Toi aussi, fais-toi tutoyer par la BCE et occis la méchante inflation !

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A mesure qu'arrivent les premières griffures de l'âge comme autant de rides, ridules et ridelettes se formant au coin du nez, on se met à "vieuxconniser". Ce faisant, on commence aussi à culpabiliser. On s'interroge en effet : "suis-je devenue rabat-joie?", "ai-je perdu mon sens de l'humour", "toute légèreté m'a-t-elle définitivement abandonnée" ?

Tenez ! C'est exactement ce que j'ai ressenti la semaine dernière en découvrant le clip créé par de gentils saltimbanques post-modernes à l'occasion de la journée internationale des toilettes. Je me suis demandée, perplexe, si mon second degré s'en était allé pour toujours, avec mes derniers boutons d'acnée et les vestiges écornés de mes illusions perdues. Jugez plutôt :



A bien y réfléchir, j'ai fini par me dire que le problème ne venait ni de moi, ni du laps de temps qui me sépare du jour où mon père, les yeux humides d'émotion parentale, fonça à l'état civil pour y prétendre - sans avoir sérieusement vérifié - que j'étais bel et bien son enfant.

Non. Le problème est tout autre. En fait, le monde est en train de se payer notre tête. La mienne, la votre. J'ai compris ça aujourd'hui en me faisant tutoyer par la Banque centrale européenne, et en me voyant proposer par des personnages de manga grossièrement bruxellisés de "m’asseoir dans le fauteuil de Mario Draghi et de prendre en main la politique monétaire de la zone euro ". 

L'objectif ? Lutter contre le "monstre de l'inflation" (bouh qu'il est vilain), et de "maintenir l'augmentation des prix en dessous de la barre des 2%". Démonstration :



Désormais, je ne crains plus qu'une chose : qu'un communicant abâtardi officiant chez Euro RCSG viennent me babiller à l'oreille d'une petite voie sucrée: "toi aussi, viens t'asseoir avec tous tes amis dans le fauteuil du président de la République, et joue à lutter contre le chômage". En effet, "si le chômage dépasse la barre des 10%, le monstre de la pauvreté viendra, et il y aura tout plein de smicards épuisés, de précaires harassés, de travailleurs pauvres sous contrats aidés, et de sans-abris frigorifés".

Ah, mince, j'avais oublié ! Ce jeu là, on y a déjà joué en vrai. Et je crois me souvenir qu'on a perdu.

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samedi 19 novembre 2011

Inflation allemande : terreur atavique ou erreur historique ?


« L’Allemagne souffre d’une peur historique de l’inflation, qui amena Hitler au pouvoir », nous dit-on depuis longtemps. Ces jours-ci, l’antienne connaît d’ailleurs un vif surcroît de succès.

C’est en son nom que l’on justifie en effet un alignement mécanique de la politique monétaire française sur les choix allemands. Il ne faudrait point contredire lesdits choix, sous peine d’éveiller chez nos cousins germains le souvenir douloureux de leurs « heures les plus sombres ». Qui furent aussi un peu les nôtres, mais passons. L’Allemagne, lorsqu’elle plaide pour une « monnaie stable », un « euro fort » ou une « Banque centrale indépendante », ne défend pas du tout ses intérêts de puissance - ce qu’on ne saurait, au demeurant, lui reprocher - mais lutte contre une « phobie atavique ». Voilà qui nous oblige à un silence grave, voire au renoncement pur et simple à la défense de nos intérêts propres. Préservons sans ciller un « euromark » surévalué, quitte à aligner comme des perles les plans de rigueur. D’ailleurs, opposer une résistance, ce serait être « germanophobe », et ça, c’est vraiment très mal.

Pourtant, à réécouter Jacques Sapir, invité de Ce soir ou jamais le 15 novembre dernier, on peut concevoir quelques doutes. L’homme semble en effet se souvenir que l’hyperinflation allemande fut observée non au début des 1930, mais dix ans plus tôt, et que le mark fut stabilisé dès 1924. Quant à la situation allemande de 1930 à 1932, il nous la rappelle en ces termes « un gouvernement dirigé par un économiste de centre-droit, Heinrich Brüning (…) a essayé de sauver la situation par des plans d’austérité qui sont grosso modo ceux qu’on impose à nos pays. Certes, il a sauvé les banques, mais le taux de chômage en Allemagne est passé de 12% à 37%, la demande intérieure s’est contractée de 44%, et quand Brüning est tombé en 1932, la voie était libre pour l’arrivée au pouvoir de von Papen, et après, d’Adolf Hitler ».

Un gouvernement dirigé par un « expert », une vaste entreprise de recapitalisation des banques, une politique déflationniste sans cesse plus rigoureuse,  cela ne vous rappelle rien ? Une demande intérieure atone, un chômage qui explose sur fond de montée inexorable des « populismes », cela ne vous rappelle rien ?

Le taux d’inflation moyen dans la zone euro est actuellement de 3%, mais le taux de chômage lui, y dépasse 10%. Il existe donc, si l’on y tient absolument, d’excellentes raisons d’éprouver des « peurs historiques ».

En revanche, rien ne nous oblige à continuer systématiquement à nous tromper de « phobie ».

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Lorsque Jacques Sapir propose "La démondialisation"   CLOCK
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jeudi 17 novembre 2011

Accord PS-Verts : incident nucléaire en trompe l’oeil - article invité -

Par Claude Legendre, invité de l'arène nue

Claude Legendre est enseignant, et ancien élu local. Il a accepté d'offrir à "l'arène nue" ce texte qui revient sur l'accord entre Le Parti socialiste et EELV, et je l'en remercie vivement. N'ayant jamais été dupe de la volonté affichée des écologistes de faire "de la politique autrement", il refuse de juger les compromis idéologiques que les Verts semblent avoir fait en contrepartie de circonscritpions électorales. Il n'y voit que l'application des lois normales de la politique. Car pour Claude Legendre, c'est plutôt sur le fond qu'il convient d'apporter la contradiction au parti de Cécile Duflot, notamment sur la question du nucléaire. Coralie Delaume.




L’accord « de mandature » signé entre Europe Ecologie-Les Verts (EELV) et le Parti socialiste, a fait couler beaucoup d’encre. Il y a certes l’affaire du Mox, ce combustible hybride, objet de désaccords manifestes. Mais il y eût auparavant le psychodrame du « parachutage » de Cécile Duflot à Paris pour les élections législatives, et quelques autres marchandages autour du réacteur de Flamanville.

Il faut dire que les leaders écologistes semblaient mettre un point d’honneur à faire renoncer le PS à la construction l’EPR. Cécile Duflot assurait que ses convictions n’étaient pas à vendre, Eva Joly assénant quant à elle : « il n’y a pas de plan B ». Pourtant, si l’on peut reprocher quelque chose aux représentants d’EELV, ce n’est pas tant d’avoir « dealé » des circonscriptions. C’est sur le fond qu’il convient de critiquer les Verts, notamment leur obsession pour la sortie du nucléaire, cette idée rétrograde vêtue des oripeaux du progressisme.

A-t-on vraiment cru, sans blague, que les écologistes feraient effectivement « de la politique autrement » ? Cela, tous les partis politiques ou presque prétendent le faire. Et pourtant…tous agissent de la même façon - avec toutefois plus ou moins d’hypocrisie.

Car la politique a ses lois, et elles s’imposent à tous. Les institutions de la V° République, qui poussent à la bipolarisation, mettent les deux partis dominants, PS et UMP, en position hégémonique. A droite comme à gauche,  il faut bien s’entendre avec eux pour avoir une chance d’obtenir quelques élus. Ainsi, ce qui est regrettable, ce n’est pas qu’on passe des accords. C’est plutôt de constater que ces deux grandes formations s’entendent comme larrons en foire pour que perdure cette hégémonie, et même pour qu’elle s’aggrave. Ainsi ont-ils modifié, par exemple, le mode de scrutin des élections régionales pour qu’il ne soit plus possible de proposer une liste dans un département s’il l’on n’est pas en mesure d’en proposer une dans chaque département de la région ! Il s’agit là, pour le PS comme pour l’UMP, d’une véritable rente de situation. Ce sont eux qui distribuent les circonscriptions et les postes. Ils vont même jusqu’à crier au scandale, quand certains candidats osent se présenter sans leur bénédiction, et s’adresser directement à « leurs » électeurs, comme si chacun était le co-propriétaire d’un l’électorat indivis. Il y a là, à l’évidence, une véritable perversion de la démocratie.

Ainsi, quelque réticence que l’on puisse avoir à l’égard des positions des écologistes, il semble quelque peu malhonnête de leur reprocher de négocier avec le Parti socialiste. D’autant que les positions des uns et des autres ont été clairement et publiquement exposées. Accords et désaccords ont été loyalement « actés ». Désormais, les citoyens jugeront.

Il n’y a rien là de comparable, loin s’en faut, avec les énormes et très graves atteintes à la démocratie qui se préparent ou qui ont déjà eu lieu. Par exemple, en 2005, le souverain, c’est à dire le peuple, a voté « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE). Par la suite, ceux qui ne demeurent que les modestes représentants du souverain, les parlementaires, se sont crus autorisés, à droite comme à gauche, à violer sa décision. Nous savons que c’était légal. Nous savons aussi que c’était parfaitement illégitime, et le signe grave du mépris actuel de certains élus pour ce peuple dont ils tiennent pourtant leur pouvoir et, en outre, leur confort.

Quant aux écologistes, c’est plutôt le fond de leur programme qu’il convient de contester. Leur focalisation sur le nucléaire ne laisse de surprendre. On ne peut pas ne pas songer à tous ces épouvantails que l’on agita tout au long de l’histoire de l’industrialisation.

Certes, il y eut Tchernobyl, puis Fukushima. Nous nous risquerons pourtant à répondre que cela n’a rien à voir. Tchernobyl ne témoigne pas de l’insécurité d’une technologie, mais à l’évidence de l’incurie généralisée qui caractérisait la fin de l’empire soviétique. Quand au Japon, c’est un pays connu pour ses séismes à répétition. Aussi reste-t-on ébahi de constater qu’on y ait oublié que les tsunamis sont la suite habituelles des séismes. Lors du drame de Fukushima, les réacteurs ont d’ailleurs résisté au séisme, pourtant exceptionnellement violent, parce qu’ils avaient été construits a dessein. Et s’ils n’ont pas résisté aux tsunamis qui ont suivi, c’est parce qu’on avait omis de prévoir cette option. La preuve: on les avait construits au bord de la mer ! Sommes nous, aujourd’hui, en France et en Europe, dans une situation comparable ?

Le véritable problème de la sécurité nucléaire nous semble être plutôt celui-ci: qui est le maître d’ouvrage et qui gère les centrales ? Si l’on compte sur le secteur privé, on peut être certain que la recherche de la rentabilité l’emportera toujours sur le souci de la sécurité. Si c’est l’autorité publique, en revanche, la sécurité pourra être assurée.

Finalement, derrière ce débat, l’on ne peut que percevoir le débat philosophique sur la notion de « risque raisonnable », qui déborde largement la question du nucléaire. Il n’y a pas d’acte sans risque. Refuser le risque, ce serait refuser tout acte et donc refuser la vie et a fortiori tout changement dans la vie, donc toute idée de progrès. Certains ont voulu théoriser leur horreur du risque avec le fameux « principe de précaution », qui semble nous enjoindre à la prudence en ces termes : « quand on ne sait pas, on ne fait pas ». En somme, il faudrait attendre de tout savoir pour faire. On peut toujours attendre !

Concernant le nucléaire, on nous objectera que « les risques sont d’une autre nature ». C’est faux, mais c’est là la doxa d’une époque étonnante qui vit sur l’illusion qu’à force de précautions on peut éliminer tout risque, en niant que le meilleur moyen de limiter les risques liés à une technologie, c’est encore de continuer à l’exploiter, tout en poursuivant l’acquisition des connaissances qui permettront de la rendre plus sure.

Hélas, « l’heuristique de la peur » n’est pas le seul contresens de notre modernité.

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lundi 14 novembre 2011

Euro : la mutation, ou l'explosion




« La seule solution, désormais, réside dans une sortie de l'euro, qu'elle soit négociée ou non ». C’est dans ces termes catégoriques que Jacques Sapir concluait une récente tribune consacrée à la critique du dernier plan de « sauvetage » européen. L’économiste, qu’on a connu moins pessimiste, semble aujourd’hui se résoudre à la mort programmée de la monnaie unique. Il n’est d’ailleurs pas le seul. Si l’on en croit Jean-Pierre Chevènement, « tout se passe comme si l’Allemagne, prisonnière de ses dogmes, avait dans sa tête déjà pris congé de l’euro ». Ainsi donc, les allemands, dont on a tant dit qu’ils étaient les principaux bénéficiaires de la devise européenne, seraient déjà résignés. Dans ces conditions, peut-on encore - et doit-on- sauver l’euro ?

Un rappel historique s’impose d’abord. A l’origine, ce n’est pas l’Allemagne qui fut le principal promoteur de l’unification monétaire. Ce fut la France du tandem Mitterrand-Delors. Imprégnés de la pensée d’un autre tandem, le duo Monnet-Schuman, les dirigeants socialistes des années 1990 avaient pour ambition de conjurer définitivement le souvenir des guerres intra-européennes. Le postulat qui préluda à la création de l’euro fut donc peu ou prou celui-ci : les nations, notamment l’allemande, portant en elles le germe de la guerre, il convenait de les neutraliser. Une dose suffisante de supranational économico-monétaire devait parvenir à ficeler les Etats dans un entrelacs d’intérêts matériels de fait, et à « arracher les patries (…) aux castes du militarisme » (Jaurès).

Ainsi donc, côté français, c’est bien en réaction à la réunification allemande que l’on plaida pour une monnaie unique. La devise européenne apparaissait à François Mitterrand et à Jacques Delors comme une garantie contre la rémanence des tentations pan-germaines. Les français furent donc pressés créer l’euro, cependant qu’en Allemagne chancelier Kohl s’ingéniait à différer l’échéance. Pour convaincre les Allemands d’abandonner leur mark, il fallut donc leur donner des gages. A la politique du franc fort succéda celle de l’euro fort, couvé par une Banque centrale européenne principalement soucieuse de lutter contre l’inflation, et dont les statuts ressemblent à s’y méprendre à ceux de la Bundesbank.

On connaît la suite. Initiée en France et inscrite dans la loi du 3 janvier 1973, l’interdiction pour les Etats de se financer auprès de leurs banques centrales a été généralisée à toute l’Europe par le traité de Maastricht. Les différents pays sont donc contraints d’avoir recours aux marchés. Ces derniers, ayant tout d’abord vu dans la création de l’euro une garantie de stabilité, ont accordé des emprunts à taux très faibles aux pays du Sud de l’Europe. Ainsi la Grèce, l’Italie et d’autres ont-ils pu s’endetter au-delà du raisonnable parce qu’ils bénéficiaient, contre toute logique, des taux allemands. Aujourd’hui, les écarts de spreads sont devenus considérables. Les taux d’intérêts proposés aux « PIIGS » sont tels qu’ils ne peuvent qu’accroître de façon dramatique la charge de leur dette, installant ces pays dans un cercle vicieux sans fin.

Dans le même temps, l’euro s’est beaucoup apprécié. Lors de sa mise en circulation effective en 2002, un euro valait 0,88 dollar. Actuellement la parité euro/dollar est supérieure 1,35. Or si une monnaie si forte peut encore convenir à l’économie allemande, elle est totalement inadaptée à des pays ne disposant pas des même avantages comparatifs « hors coûts » que nos voisins d’outre-Rhin. Au prix actuel de l’euro, on peut encore exporter des machine-outils et des voitures de luxe « made in germany », mais on n’exporte plus de produits grecs, italiens, portugais, espagnols, ou même français.

Par ailleurs, une telle surcotation de sa monnaie est d’autant moins supportable que l’Europe a renoncé à toute protection douanière. Depuis 1994, la fin de l’Uruguay Round et la transformation du GATT en Organisation mondiale du commerce, notre continent est l’un des meilleurs élèves de l’OMC. Il s’offre sans contrepartie à tous les dumpings, qu’ils soient sociaux, environnementaux, fiscaux, ou monétaires. En effet, on peut d’autant moins combattre la concurrence d’un pays comme la Chine, où le coût du travail est négligeable, que l’on est tributaire d’une monnaie chère, lorsque les chinois bénéficient d’une monnaie faible. Les difficultés se cumulent donc, rendant la situation de l’eurozone si difficile que celle-ci semble désormais au bord de l’explosion.

Certes, on nous dit que la principale erreur fut d’accueillir la Grèce dans l’euro. On accuse ce pays - à juste titre - d’avoir truqué ses comptes pour devenir éligible à la monnaie unique. Dès lors, une sortie de l’euro de la péninsule hellène a cessé d’être taboue. Cette hypothèse a été largement évoquée lorsque Georges Papandréou envisagea brièvement d’offrir à son peuple un référendum. Mais cette solution peut-elle véritablement en être une ? C’est peu probable, car la Grèce, bien qu’elle ait réussi à faire trembler le continent, ne représente que 2,5% du PIB de la zone. Elle n’est que la petite partie émergée d'un gros iceberg . Sa dette représente 350 milliards d’euros. Que se passerait-il si, une fois ce pays bouté hors de l’eurozone, la spéculation – qui a déjà commencé à le faire - s’en prenait aux 1900 milliards d’euros de la dette italienne ? Il y a peu de chance, alors, que le Fonds européen de stabilité financière (FESF), même porté à 1000 milliards d’euros, soit en mesure de faire face. Tout porte d’ailleurs à accréditer la thèse de « l’effet domino ». Après la Grèce et l’Italie, ce serait au tour du Portugal et l’Espagne d’entrer dans la tourmente. Puis…de la France. L’économiste Philippe Dessertine l’assure: « la question n’est pas tant de savoir si nous serons touchés, mais quand ».

Face à l’urgence et à la gravité de la situation, des solutions, bonnes et moins bonnes, on été imaginées. Celle de Nicolas Sarkozy, qui souhaitait faire du FESF un véritable organisme de prêt adossé à la Banque centrale européenne, était très certainement une idée intéressante. Hélas, la chancelière Merkel la balaya d’un revers de main.

Fleurissent désormais nombre d’idées fédéralistes. Il est vrai qu’une monnaie unique est déjà un instrument fédéral. Mais pour qu’il puisse fonctionner, il convient que d’importants transferts budgétaires compensent l’impossibilité de dévaluer. Croit-on vraiment que l’Allemagne, qui s’est déjà opposée à cette autre idée fédérale qu’étaient les eurobonds, tolèrera longtemps de payer pour ses partenaires ? Sa réunification a coûté très cher à ce pays. Il est d’autant moins probable que la République fédérale accepte de payer pour la Grèce, pour l’Italie ou pour l’Espagne ainsi qu’elle paya jadis pour ses nders de l’Est.  

Nous voilà donc arrivés, semble-t-il, au terme des solutions envisageables pour sauver l’euro. A moins qu’une ultime possibilité n’ait été oubliée ? Ils sont de plus en plus nombreux, qu’ils soient économistes (Gérard Lafay, Jacques Sapir) ou politiques, à évoquer l’idée de faire muter notre devise pour permettre sa survie. Et l’on commence à entendre fredonner, certes encore timidement, la petite musique de la « monnaie commune ».

La différence avec une monnaie unique ? Permettre à des pays aux structures macroéconomiques différentes d’amortir les chocs, en ajustant de manière concertée la parité de leurs monnaies nationales. Dans le même temps, conserver l’euro pour nos transactions extérieures. Ainsi pourrait-on à nouveau dévaluer au sein de la zone, tout en continuant à payer nos importations en euros. Les dettes souveraines continueraient par ailleurs d’être libellées en « monnaie commune », afin d’empêcher que l’inflation ne les fasse enfler. Enfin, loin de contraindre à l’expulsion de quelque Etat que ce soit, cet assouplissement considérable permettrait au contraire d’intégrer dans l’eurozone de nouvelles nations, jusque là trop faibles ou simplement réticentes.

La création de notre devise européenne fut une entreprise irréaliste doublée d’une démarche autoritaire de nivellement et d’aplanissement -voire de négation- des différences existant entre les Etats-membres. Pourtant, l’euro existe depuis maintenant dix ans, et il faut bien faire avec : « pas de politique en dehors des réalités », disait le général de Gaulle.

La réalité doit-elle pour autant devenir un cauchemar ? Et faut-il poursuivre l’actuelle politique des rustines successives jusqu’à ce que l’euro explose, laissant derrière lui une Europe économiquement exsangue ? Souhaiter une solution médiane et raisonnable, est-ce cela, être « eurosceptique » ?

Gageons pour note part qu’il s’agit plutôt de l’ultime manière d’y croire encore, et d’être optimiste, sans être naïf.

Lire et relire:
Papademos, Draghi, Monti : vive la technoparade européenne  CLICK
Europe : un sauvetage tiré par les cheveux   CLACK
Lorsque Jacques Sapir propose la démondialisation   CLOCK

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samedi 12 novembre 2011

Papademos, Monti, Draghi : vive la "techno" parade européenne !


Il parait que l’entrée de la Grèce dans l’euro est « l’une des plus grosses erreurs de l’histoire ». Pire que l’abrogation de l’édit de Nantes et l’affaire Dreyfus cumulées. Pire que la création de l’euro elle-même, cette entreprise néo-stalinienne d’unification artificielle, de nivellement monétaire, d’aplanissement de toutes les différences, fussent-elles macro-économiques.

Il est vrai que la Grèce s’est qualifiée pour l’euro en maquillant ses comptes. Mario Draghi, nouveau président de la Banque centrale européenne, en sait quelque chose. Car ce fut Goldman Sachs International, filiale européenne de la célèbre banque américaine, qui vendit à la péninsule hellène la formule magique pour effacer sa dette. On rappellera une fois encore – on ne s’en lasse pas – que M. Draghi occupa pendant 3 ans le poste de vice-président international chargé de l’Europe chez Goldman Sachs avec, dans son escarcelle, la dette souveraine des Etats de l’Union. Pour autant, celui-ci nie avoir eu connaissance du maquillage des comptes grecs réalisé un an avant son arrivée (2001). C’est probablement pour son étonnante capacité à demeurer sourd à ce qu’il ne souhaite point entendre que notre nouveau banquier central est surnommé « Super Mario ». 

Mais sans doute ce sobriquet est-il un peu usurpé. C’est d’ailleurs pour cette raison – et aussi parce qu’il en faut peu, désormais, pour devenir « super » - que le surnom revient désormais à un autre. « Super Mario », c’est à présent Mario Monti, probable futur chef du gouvernement italien.

Mais pourquoi diable est-il super, Mario Monti ? La réponse est simple. L’homme est économiste, ancien conseiller de la banque d’Italie, et ancien commissaire européen. C’est donc un parfait technocrate, et « en aucun cas un homme politique ». Promis, juré, Monti n’a jamais reçu l’onction de cette vieille lune qu’on appelle encore le suffrage universel.

Pendant ce temps là, un autre Superman commence à reprendre la Grèce en main, dans le cadre d’un gouvernement d’union nationale qui comprend quelques éminents représentants de l’extrême droite, pardon, des « populistes ». Lucas Papademos (prononcer pas-pas-demos) est économiste, ancien vice-président de la Banque centrale européenne. C’est donc un parfait technocrate, et « en aucun cas un homme politique ». Promis, juré, il n’a jamais été l’élu de cette monstruosité polymorphe qu’on désigne encore sous le nom de « peuple ».

Les voilà donc réunis, les banquiers de l’apocalypse, les proconsuls du spread, les triumvirs du stress-test. Avec Super Mario I et Super Mario II, on se croyait dans un jeu vidéo. Avec Papademos Ier, on est plutôt dans La Guerre des Clones…à moins qu’il ne s’agisse de l’ère des clowns ?

Lire et relire:
Crise : le couple franco-allemand au chevet de ses banques  CLICK
Crise : trois présidentiables au chevet de l'euro   CLACK
Euro : par ici la sortie   CLOCK
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mercredi 9 novembre 2011

« Le régime de laïcité est le mieux armé face aux prétentions politiques des religions… »

entretien avec Catherine Kintzler

Catherine Kintzler est philosophe. Elle est notamment l'auteur de
Qu'est ce que la laicité ? Vrin, 2007. Elle anime le site Mezetulle

Coralie Delaume. L’étude récemment conduite par Gilles Kepel sur les « banlieues de la République » a remis sur le devant de la scène la question de la place de l’islam en France. Cette enquête montre que dans certains « quartiers », l’appartenance religieuse a pris la place d’une promesse républicaine non tenue. En disant cela, ne suggère-t-on pas un peu vite que l’islam et la République sont deux systèmes concurrents, voire inconciliables ?
Catherine Kintzler. Il n'y a pas à choisir entre islam et République, car il n'y a pas à choisir entre religion et laïcité : la laïcité assure la liberté de conscience dont la liberté de culte fait partie. La loi républicaine ne demande que deux choses aux religions, c'est de renoncer à leur pouvoir civil et de renoncer à exercer un droit de regard sur de prétendues « communautés », sortes de « chasses gardées » dont elles pourraient contrôler les mœurs.

Même si dans une République comme la France, on ne « reconnaît » aucune communauté, on demeure obligé de les « connaître ». Force est de constater qu’elles existent de fait, et qu’elles génèrent des solidarités particulières.
Peut-être, mais l'adhésion à une communauté doit demeurer totalement libre, et cette liberté comprend sa réciproque : chacun doit aussi être libre de se soustraire à « sa » communauté.

Il semble qu’il y ait, dans la France d’aujourd’hui, une sorte de retour aux solidarités religieuses. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Il existe des tentatives, par les religions, de réaffirmer leur pouvoir civil. Cette perspective régressive est suscitée par une politique de démantèlement des services publics, elle-même oublieuse des principes fondamentaux d'une république laïque. Partout où la solidarité civile s'efface, un boulevard s'ouvre devant la marchandisation et devant l'action d'associations qui s'engouffrent dans la brèche et qui pratiquent le clientélisme. Il n'y a pas de politique laïque sans une politique ferme et homogène de bons services publics, c'est pourquoi le combat laïc est inséparable du combat social.

Au mois septembre, l’interdiction formelle de prier dans les rues est entrée en vigueur. Pour que cette interdiction soit respectée, l’Etat ne sera-t-il pas contraint, à terme, de financer des lieux de culte au profit des religions les plus récemment implantées ?
A ma connaissance il n'y a pas d'interdiction visant l'acte de prier dans la rue. Ce qui est interdit, ce sont les rassemblements et les manifestations qui entravent la liberté d'autrui ou qui troublent l'ordre public : si vous priez en vociférant et en apostrophant les passants, si vous organisez un sit-in envahissant un hall de gare ou obstruant la voie publique, vous tombez sous le coup de l'interdit. Il faut au moins qu'un rassemblement ou une manifestation susceptible d'entraver la voie publique soit temporaire et déclaré aux autorités chargées de faire respecter l'ordre public. On n'interdit donc pas les prières de rue parce que ce sont des prières, mais on interdit des rassemblements non déclarés qui portent atteinte au droit d'autrui – par exemple le droit d'aller et venir librement.

La mise en œuvre de cette interdiction aurait donc pu intervenir depuis longtemps !
Il me semble en effet. La publicité faite autour de cette prétendue nouveauté relève d'une opération de communication dans laquelle, en l'occurrence, le Ministre de l'Intérieur et les intégristes islamistes sont en miroir. L'un pour dire « voyez comme je suis ferme et innovant », les autres pour se présenter faussement en victimes d'une répression discriminatoire et pour réclamer à l'Etat des moyens matériels.
Apparaît alors l'idée que le financement des lieux de culte serait une mesure nécessaire pour la liberté des cultes et l'égalité entre les cultes. Cette position confond les « droits-liberté » et les « droits-créance »  et fait comme si la liberté de culte était un « droit-créance».
La puissance publique garantit la liberté de culte : par exemple si des fidèles veulent ériger une église, une mosquée, un temple dans le respect du droit, elle doit faire respecter leur liberté contre ceux qui entendent s'y opposer. Mais cela ne veut pas dire qu'elle doive, en plus, assurer les moyens des cultes.

La liberté de culte n’est pas un service public, en quelque sorte…
C’est cela. La liberté des cultes n'est comparable, ni au droit à l'instruction, ni au droit à la santé, ni à aucune prestation sociale, ni au droit au logement ou au travail, qui sont des « droits-créance ».
On peut en revanche comparer la liberté des cultes au droit de propriété : j'ai le droit de m'acheter une voiture de luxe, et si je n'en ai pas les moyens, il n'appartient pas à l'Etat de m'y aider. Il s'agit d'un « droit-liberté ». On en juge aisément par la proposition réciproque : un « droit-liberté » inclut sa négative. Le droit d'être propriétaire inclut le droit de refuser de l'être. De même, ne pas avoir de culte est une liberté, un droit.
J'ajoute à cela  trois remarques :
- lorsqu'une association manque de locaux, elle se tourne vers ses adhérents et leur demande une participation financière,
- s'agissant d'offices religieux, il n'est pas exclu d'envisager d'organiser plusieurs services successifs en cas d'affluence,
- la proposition de financement public fait comme si l'exercice d'un culte était une norme sociale et la transforme en norme politique. Or même s'il n'y avait qu'un seul incroyant, il aurait le droit d'objecter que la mesure est injuste et de récupérer son argent.

Quant à l'argument de l'égalité entre les cultes, il s'appuie sur le caractère historique de la loi de 1905 : les collectivités publiques sont propriétaires des lieux de culte principalement catholiques et se chargent de leur entretien. Mais d'autres cultes ne bénéficient pas de cette disposition... donc il faudrait rétablir l'égalité en injectant de l'argent public dans la construction de nouveaux locaux. Une telle disposition, si elle était valide, devrait valoir pour toutes les religions présentes et futures, et prendre en compte rétroactivement tous les édifices cultuels construits entre 1906 et aujourd'hui...

Ce qui est insensé, sauf à « démocratiser l’histoire afin que chacun en ait une part égale », comme plaisantait un jour Elisabeth Lévy…
C’est impossible en effet. On prétend qu'il y aurait un problème parce que l'islam s'est développé en France après la loi de 1905, et serait donc pénalisé par une histoire dans laquelle il n'a pas été présent. Mais la loi de 1905, comme toutes les lois, a été faite pour après sa promulgation ! Toute disposition juridique importante doit affronter la temporalité : « liquider » une situation antérieure, prendre des dispositions transitoires et fixer des délais à partir desquels elle s'applique pleinement. Cela a été fait clairement par la loi de 1905.

Dans un récent entretien au Monde des religions, Elisabeth Badinter affirmait : « en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité ». Au-delà du procès en sorcellerie qui s’ensuivit, la philosophe ne déplorait-elle pas simplement l’abandon progressif, par la droite comme par la gauche, de l’idéal laïc au profit de la simple « tolérance » présentée comme plus généreuse car “ouverte” ?

Le transfert du vocable « laïcité » dans l'escarcelle du Front national n'est pas tellement étonnant pour qui a observé la vie politique depuis une trentaine d'années. Le président de la République et son gouvernement y ont certes bien travaillé en faisant un grand écart, du discours de Latran aux déclarations de Claude Guéant. Mais la voie a été ouverte de longue date par bien des « forces de gauche » traditionnelles.
Deux dérives symétriques et complices permettent d'expliquer ces mouvements. La première dérive, je l'appelle la « laïcité adjectivée » (plurielle, ouverte, positive, etc.). Elle consiste à vouloir étendre au domaine de l'autorité publique - où s'applique rigoureusement le principe de neutralité - le régime de la société civile où doit régner le libre affichage des opinions dans le respect du droit commun. Cette dérive récuse le caractère neutre et minimaliste de la puissance publique républicaine, et peut autoriser les propos religieux au sein de l'Etat lui-même.
La seconde dérive, une forme « d'extrémisme laïc », consiste symétriquement et inversement à vouloir durcir l'espace civil en exigeant qu'il se soumette à l'abstention qui devrait régner dans le seul domaine de l'autorité publique. On a vu se former des groupes favorables à l'effacement dans l'espace civil de tout signe religieux, et qui ont diffusé récemment des thèmes non pas antireligieux (comme cela serait cohérent avec leur principe) mais plus particulièrement anti-musulmans.

Ces deux courants (laïcité adjectivée et extrémisme laïque) auraient donc, selon vous, favorisé l’appropriation des thématiques laïques par Marine Le Pen ?
Oui. L'un en désertant le terrain du combat laïque pendant de longues décennies, l'autre en l'investissant avec des propositions durcies et réactives, les deux en épousant le fonds de commerce des politiques d'extrême-droite, à savoir la constitution fantasmatique de « communautés » (en l'occurrence « les musulmans ») que les premiers révèrent en criant à la « stigmatisation » et que les seconds détestent.
Le mécanisme de balancier est alors facile à décrire. A force d'amollir la laïcité, d'en nier l'essence au point d'introduire le discours religieux comme légitime dans le domaine de l'autorité publique, à force de consacrer le fractionnement du corps social en reconnaissance politique d'appartenances particulières, à force de dissoudre l'idée républicaine, on finit par réveiller ou par produire un mouvement réactif et rigide. Ce mouvement  réclame le « nettoyage » de toute présence du religieux dans l'ensemble de la vie civile et sa restriction à la seule vie intime - autant dire qu'il réclame l'abolition de la liberté d'opinion. Comment s'étonner que l'extrême-droite, criant à l'abandon de la laïcité, n'ait plus qu'à s'emparer d'un extrémisme (baptisé « laïcité ») aux ordres du nettoyage anti-religieux (que l'on réduit opportunément au nettoyage anti-musulman) ?

Poursuivons un instant sur le sujet de l’islam… Deux femmes portant le voile intégral ont été dernièrement verbalisées à Meaux, sanction qu’elles ont jugé contraire aux droits de l’homme.
Il faut distinguer d'une part la question du port du voile, qui n'est visé par aucune interdiction dans l'espace civil (le port de signes religieux et pas seulement celui du voile est prohibé uniquement dans les espaces participant de l'autorité publique (école publique incluse), et d'autre part celle de la dissimulation complète du visage visée par la loi de 2010. La verbalisation ne pouvait donc porter que sur la dissimulation du visage, et non sur le caractère religieux de tel ou tel vêtement. Si la loi de 2010 était contraire aux droits de l'homme, il me semble qu'elle aurait été « retoquée » par le Conseil constitutionnel.

Mais comment comprendre le comportement de femmes, qui défendent ainsi à grand bruit leur…droit à la soumission ?
Je ne m'interroge pas, à vrai dire, sur le bien-fondé de tel ou tel comportement, pourvu qu'il ne porte atteinte à aucun droit. On est libre dans la France républicaine de revendiquer ce qu'on veut, pourvu que cela ne contrarie le droit de personne. Si quelqu'un revendique comme une liberté ce que je juge être une soumission, je ne vois pas comment je pourrais le lui interdire, même si ça ne me plaît pas et que je ne me prive pas de le dire et de dire pourquoi. Mais si quelqu'un entend imposer une manière de vivre à autrui, j'ai le droit et le devoir de m'en inquiéter.

Avez-vous entendu parler de Kenza Drider, cette avignonnaise pro-niqab, ayant annoncé vouloir se présenter à l’élection présidentielle en 2012 ?
Franchement cela me semble une pure opération de propagande. Il lui faudrait d'abord obtenir les signatures d'élus pour se présenter. Et que veut-on prouver au juste ? Que le port du voile est interdit en France ? C'est faux. Seule la dissimulation du visage l’est.

Un film réalisé par Nadia El Fani, Laïcité Inch Allah, montre combien fut forte, dans les premiers jours du « printemps » tunisien, la demande de laïcité. Cependant, on a assisté lors des premières élections libres en Tunisie, à une forte percée du parti « islamo-conservateur » Ennahda. Les espoirs nés de la « révolution » tunisienne ne seraient-ils pas trahis, s’il advenait que l’islam soit reconnu comme religion d’Etat ?
Nous sommes entourés de pays où existe une religion d'Etat, et où cependant la liberté de pensée s'exerce, par exemple le Royaume-Uni. En Grèce la religion orthodoxe a le statut de « religion dominante » et est largement subventionnée. En Norvège, plus de la moitié des ministres doivent professer la religion d'Etat évangélique luthérienne. Un régime de religion d'Etat devient contraire à la liberté de pensée et d'expression lorsque cette religion est imposée à tous et qu'elle dicte la loi – il en va de même pour un athéisme d'Etat.

Mais n’y a-t-il pas contradiction entre l’existence d’une religion d’Etat - qui implique un statut d’infériorité pour les fidèles d’autres religions et pour les incroyants - et l’idée de démocratie qui implique quant à elle l’égalité de tous citoyens ?
Il y a de grandes différences entre un régime laïc et un régime de religion d'Etat tolérant.  En régime laïc, la référence religieuse est superflue, inutile pour construire la cité : le lien religieux et le lien politique sont entièrement disjoints. La liberté des cultes s'inscrit dans le cadre de la liberté de conscience qui est beaucoup plus large. Autrement dit, le régime laïc est indifférent à la question de la religion et de l'athéisme, il est minimaliste.
Il s'ensuit une différence au niveau de la considération des personnes : dans un régime de simple tolérance comme ceux que j'ai cités, le fait d'avoir une religion est une norme sociale couramment admise – les incroyants sont tolérés, mais leur statut moral est déprécié. Le cœur politique de la différence entre le régime de la tolérance et le régime de laïcité, c'est l’accès des communautés en tant que telles à l’autorité politique. Le régime de laïcité accorde des droits étendus à toutes les communautés, dans le cadre du droit commun. Mais ces droits sont civils : aucune communauté en tant que telle ne peut se voir reconnaître un statut politique. La souveraineté réside dans les citoyens et leurs représentants élus, et les droits sont les mêmes pour tous.

Il demeure pourtant possible à chacun de renoncer à sa prétendue « communauté » d’origine.
Cela est beaucoup plus facile en régime laïc qu'en régime de simple tolérance. La tolérance avec religion officielle ne fonctionne bien qu’à la condition qu’existe un consensus dans lequel les communautés acceptent de ne pas imposer leur loi comme exclusive et de laisser leurs prétendus membres libres de dire et de faire ce qui est réprouvé par la communauté mais permis par la loi, et acceptent que la critique puisse se déployer. Mais un dogmatisme intégriste n’est pas soluble dans la tolérance et s'il devient religion d'Etat, il installe une tyrannie.
Je pense qu'un régime de laïcité est plus clair et plus simple ; il peut s'appliquer à des pays où les différences culturelles et religieuses sont fortes car il construit un espace critique commun par la référence à la liberté de conscience, où s'inscrit la liberté des cultes. En régime laïc, une législation sur le blasphème ou qui placerait les religions au-dessus de toute critique est impensable.

En somme, plus il existe de « communautés » cohabitant dans un même pays, plus la laïcité, qui leur offre un espace commun, devient souhaitable…
Certainement. Le régime de laïcité est mieux armé face à aux prétentions politiques de la part d'une religion hégémonique parce qu’il monte la défense un cran plus haut : il ne propose à aucun groupe particulier un accès ès qualités à l'autorité politique, il n’en sacralise aucun.
Toutefois, l'existence d'une religion d'Etat peut se décliner sous régime de tolérance et n'est pas nécessairement contraire à la démocratie et aux libertés – c'est ce qui a été exposé par Locke au XVIIe siècle. Un tel régime repose sur un consensus culturel et religieux large ; mais son fonctionnement suppose aussi un consensus politique dans lequel la religion officielle renonce  à s'imposer à tous, et renonce à s'ériger en pouvoir civil : qu'elle accepte de se présenter seulement comme une référence morale et spirituelle non contraignante. Cela suppose une législation indépendante du pouvoir et des dogmes religieux, et une vigilance des citoyens relative aux droits des individus.
A l’inverse si une religion dominante veut s'imposer comme hégémonique, et sortir du domaine de la référence « spirituelle », alors la tolérance ne suffit pas : la laïcité est beaucoup mieux armée pour la contenir. La France a longtemps connu une telle situation de religion hégémonique, et l'invention de la laïcité lui est historiquement liée.

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mardi 8 novembre 2011

RTL : à quoi sert le pluralisme ?



Je regarde rarement la télé, car je préfère errer dans une bibliothèque que zoner devant un écran. Bref, au « Mentalist » je préfère « The Documentalist ». Pour des raisons similaires j’écoute assez peu la radio. Lundi 7 novembre, pourtant, j’ai fait une exception. J’ai écouté « On refait le monde », l’émission de Christophe Hondelatte. Et j’ai fait une découverte : ce n’est pas le fait d’écouter le poste qui grille les synapses. C’est le fait de causer dedans.

Lundi soir, donc, Hondelatte avait pour invités un quarteron de chroniqueurs en pré-retraite. Enfin, je le suppose, car ils n’ont pas encore atteint le degré de célébrité susceptible de me les rendre familiers. Ces derniers avaient pour noms Anne-Sophie Mercier, Jean-Baptiste Prévost, Roland Cayrol, et Alain Duhamel.

Tout se passait bien au début de l’émission. Elle était normalement ennuyeuse, puisqu’il s’agissait d’évoquer le plan de rigueur de François Fillon. C’est aux alentours de la neuvième minute, juste après la pub’ et le jingle que ça a commencé à se gâter.

« A quoi sert Jean-Pierre Chevènement ? », tel était le second thème « phare » proposé par Hondelatte. Et celui-ci de formuler la question en ces termes, sans davantage de précautions. Il est vrai qu’en ces temps de néolibéralisme morveux, on ne se demande plus seulement à quoi servent les objets, mais aussi à quoi servent les gens. Ainsi apprendra-t-on que Chevènement ne sert à rien, que Christine Boutin est obsolète, et que Nicolas Dupont-Aignan est inutile. Pas grand-chose sur Marine Le Pen, en revanche. Au yeux de nos cinq radiocrates, cette dernière doit paraître fort utile, notamment parce qu’elle permet de lui associer sans autre forme de procès tous ceux avec lesquels on n’est pas d’accord.

Au moins s’amuse-t-on bien chez Hondelatte. En tendant l’oreille en ce lundi funeste, on percevait sans mal les rires goguenards des autres invités lorsque l’un d’entre eux proférait sa billevesée du soir. Et puis, cette belle unanimité, cette absence totale de contradiction, ça fait quand même plaisir à entendre. Dans On refait le monde, on n’est pas là pour réfléchir : « on est une bande (d’ex)-jeunes et on se fend la gueule ».

Pour Anne-Sophie Mercier, donc, « Jean-Pierre Chevènement est une personnalité certes respectable » (ouf !) mais « totalement marginalisée et dont plus personne ne parle ». Sauf elle, à cet instant précis. Pour Prévost et Duhamel, le sénateur de Belfort est « un nationaliste ». S’ils avaient lu davantage, sans doute sauraient-ils tous deux qu’il n’en est rien, et que le nationalisme n’est qu’une maladie dégénérescente du patriotisme, ou de ce que Taguieff appelait le « nationnisme ». Encore eût-il fallu les deux compères optassent pour « The Documentalist », et non pour « The Mentalist ».

Mais le mur du çon est incontestablement franchi par Roland Cayrol. Ce dernier considère en effet que l’ancien ministre relève du « folklore présidentiel », et que, de l’annonce récente de sa candidature, « tout le monde se fout ». Puis de s’étonner « que même à RTL, dans une émission sérieuse comme la notre, on parle de Jean-Pierre Chevènement ». Drôle "d’émission sérieuse" que celle-ci, où tout le monde est d’accord sur tout y compris l’animateur, où l’injure remplace l’analyse, et où tous les invités communient dans quelques salves de ricanements potaches !

C’est ensuite au tour de Christine Boutin de se faire rhabiller pour l’hiver. Mais la séquence est brève. On préfèrera en venir rapidement à Nicolas Dupont-Aignan, un autre « nationaliste », au sens où l’entendent tous ceux qui ont été contraints de passer l’épreuve d’histoire du baccalauréat au rattrapage.

On commence donc par une série de mensonges : quand on est entre soi, pourquoi se gêner ? On nous explique ainsi que " NDA" vote « beaucoup de mesures libérales en tant que parlementaire ». Jean-Baptiste Prévost et Anne-Sophie Mercier doivent ignorer que les votes des députés à l’Assemblée sont publics. Ainsi, s’ils avaient préparé leur émission, ils auraient pu épargner à leur auditoire cette contrevérité. Duhamel baragouine quant à lui un truc confus sur la « triangulation » Chevènement-NDA-Le Pen, qu’il est impossible de rendre ici de manière intelligible.

Une fois de plus, c’est Cayrol qui bat tous les records. Il doit probablement vouloir remporter la fameuse « langue de vipère » de l’émission. Quelqu’un a dû lui dire qu’on offrait un panier garni en prime. Et l’homme d’asséner, toute honte bue « Dupont-Aignan, c’est un vrai nain, en politique. Il n’existe pas (…) c’est un nain qui veut mettre debout la République ». Drame du nanisme : les hommes petits, croyant que tout le monde souffre du même mal, regardent toujours l’autre droit dans le nombril en croyant le regarder droit dans les yeux. Nous avons de la peine pour vous, Roland Cayrol.

Le plus étonnant, dans cette affaire, n’est pas tant l’unanimité grotesque des chroniqueurs invités, que la complicité de l’animateur. On le comprend d'autant moins que Christophe Hondelatte a eu le mérite, depuis quelques années, de faire entendre des voix différentes, en invitant des journalistes d'obédiences variées. Il n'en reste pas moins que cette complaisance était fort surprenante lundi soir, pour un homme fier qui quitta il y a peu et avec fracas le plateau d’On n’est pas couché  pour cause de blessure d’orgueil.

Mais il n’est pas trop tard, monsieur Hondelatte, pour faire amende honorable. Inviter Jean-Pierre Chevènement et Nicolas Dupont-Aignan dans votre émission vous honorerait. Il vous faut toutefois répondre d’abord à cette question préalable : « l’élégance, la classe et le panache, à quoi ça sert ? »

Lire ici le texte au vitriol de mon ami David Desgouilles sur la cartomancienne Cayrol
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