Stavrog est illustrateur. Peu après avoir dessiné le portrait de Martine Aubry, il a rêvé d'elle.
Stavrog : le rêve intervint quelques semaines après que j’avais dessiné son portrait. Une image de la Première Secrétaire, en madone tyrannique, que j'avais ensuite intégré dans une bande dessinée, un reportage graphique - un entretien politique dessiné d’Ali Soumaré, jeune élu au Conseil Régionale d’Ile-de-France.
Dans mon rêve, je découvrais que Martine Aubry était ma voisine, de longue date. Nous habitions tous dans l’habitation à loyer modéré de mon enfance, mué en un de ces kommunalki, les fameux immeubles communautaires soviétiques. Tout était gris, uniforme, les couloirs étaient longs et tristes, les voisins étaient rares, se croisaient peu. Martine Aubry était ma voisine de palier. Je redoutais de la croiser dans le couloir ou les escaliers de l’immeuble, car je pensais qu’elle pouvait considérer que je l’avais représentée un peu trop durement. La bouche mauvaise, les sourcils froncés, le regard sombre et mauvais, glaçant plutôt que glacé. J’avais même effacé certaines rides, qui la vieillissait trop et lui donnait un air trop dur.
Je me souviens que je portais ce regard particulièrement critique sur le portrait que j'avais réalisé d'elle, alors que j’en étais extrêmement satisfait, en mon for intérieur. J'avais refait plusieurs fois son regard, car elle n'était pas assez ressemblante, mais je redoutais l’accueil qu’elle pouvait réserver à mon initiative graphique. Je savais qu’elle n’aimerait pas l’image que j’avais donnée d’elle.
Et cela ne manqua pas. Il devint bientôt évident – quelqu’un me le fit savoir – que Martine, ma voisine, ne goûtait que fort peu l'image que j'avais réalisée. Je passais devant sa porte en baissant la tête, j'étais couvert de honte. Je savais désormais que Martine Aubry était furieuse du dessin que j'avais fait d'elle et je redoutais son courroux, j’imaginais mille excuses pour justifier mon crime graphique inqualifiable. Comment avais-je pu ainsi la rater ? Lui donner un air si dur ? Un visage si peu avenant ?
Un beau jour, la confrontation devint inévitable : je la croisai dans le hall de l'immeuble communautaire. Comme je m’y attendais, elle me fit comprendre, par un regard, véritable celui-là, énervé et réprobateur, tout le mal qu’elle pensait de mon initiative graphique. Elle était muette de colère, renfrognée, mais son regard valait mille commentaires. Je me confondis en excuses : ce n'était qu'un brouillon, une esquisse, un essai de portrait, j'allais faire bientôt bien mieux. Je savais que j'avais raté son portrait, je promettais de le refaire, plus ressemblant, plus avenant…
Mais mes excuses les plus plates n'y faisaient rien : Martine Aubry ressemblait de plus en plus au dessin que j'avais fait d'elle : son regard était de plus en plus semblable à celui que j'avais eu tant de mal à rendre si dur. Sa bouche devenait une ligne imperceptible, se tordait hideusement jusqu’à devenir aussi difficile à saisir que les quelques traits qui m’avaient donné tant de mal pour restituer son rictus déjà réprobateur. On ne badinait pas avec l’image de Martine Aubry et plus elle me foudroyait du regard, plus j’en prenais conscience : j’avais commis un effroyable sacrilège en dessinant la Première Secrétaire dans toute sa raideur et sa disgracieuse bonhomie.
C’est finalement l’intervention de Ségolène Royal, que je devais présenter à un ami, qui mit tout le monde d’accord, car elle joua les femmes de paix. Je m’envolai avec elle à un rendez-vous, et elle apaisa d’un geste Martine qui fulminait. Sainte et douce Ségolène. Sans elle, que serait-il advenu de moi et de ma fâcheuse tendance à dessiner les gens plus souriants qu’ils ne sont en réalité ?
Premier volet : j'ai rêvé d'Henri Guaino CLICK
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